Mme Berthe Flammarion blesse d'abord par cette sécheresse d'imagination qu'on décore des noms d'esprit moderne et d'esprit scientifique, par son horreur pour les fées et les légendes. Elle ne veut que des histoires arrivées, et son plus gros livre s'appelle Histoire TRÈS VRAIE de trois enfants courageux. Les misères du commencement nous émeuvent, en effet, par leur vérité. Hélas! les succès arrivent, point légendaires à coup sûr, mais romanesques platement et souvent impossibles.—Mme Berthe Flammarion écrit avec une banalité prétentieuse. Chacune de ses pages est un refuge pour vieilles métaphores. Elle rapproche les plus hostiles sans entendre leurs cris de protestation. J'ai plaint de vieilles reliques en les voyant devenir «une mine d'or dont l'exploitation serait un appoint sérieux à cette planche». La conteuse n'a aucune imagination visuelle et, parodiste sans le savoir, elle mêle l'abstrait et le concret avec une inconscience qui fait ma joie: «Le conducteur était rentré de l'hôtel et de ses obligations envers Cocotte.»


Nous sommes de grands enfants. Beaucoup des livres destinés à amuser notre futilité ressemblent aux histoires pour petites filles ou aux romans pour jeunes filles. Le mariage est un dénouement heureux pour divers publics. La plus grande différence est dans l'âge auquel on nous présente le héros. S'agit-il de divertir les gaminettes, la future mariée sera connue dès sa plus tendre enfance. Pour intéresser les grandes demoiselles, on commence le récit à la dernière année de couvent.

Parmi les demoiselles de compagnie qui s'efforcent d'égayer nos jeunes filles en les moralisant, je crois apercevoir,—je n'affirme rien: le domino du pseudonyme pourrait me tromper,—plus de chaussettes-roses que de bas-bleus. Beaucoup de ces derniers ne s'enferment pas d'ailleurs en cette spécialité. Judith Gautier essaie de satisfaire alternativement diverses classes de lecteurs et Jean Bertheroy, au sortir d'un roman pornographique, s'applique parfois à tailler sans la salir une plume blanche. Parmi celles qui écrivent exclusivement ou surtout pour ingénues, les plus appréciées de leur public sont Jeanne Schultz, Jean de la Brète et cet Henry Bister (Mme V. Le Coz) qui s'est décidé à mettre son vrai nom sur son dernier livre. Dans toutes ces fadaises, ce qui m'a le moins ennuyé, c'est le Sans mari de Mme Le Coz. Le sujet est aussi insuffisant que partout ailleurs: quelques vers de La Fontaine ont été dilués, suivant la méthode homéopathique, dans un tonneau d'encre. Mais les vingt premières pages sont d'un mouvement aisé et gentil, les vingt dernières disent avec une émotion contenue les chagrins et les aspirations de la vieille fille: le désespoir devant la fuite des jours vides, le besoin de plus en plus douloureux de se donner et de se dévouer. Le reste du livre est insignifiant; la forme même n'est soignée qu'au début et à la fin. Et je songe de quelque bizarre repas, ouvert, en guise d'apéritif, par un doigt de champagne, achevé par un demi-verre de bourgogne. Hélas! des hors-d'œuvre au dessert, on ne m'a donné que de l'eau. Tel est le régime auquel, depuis plusieurs mois, me condamnent les Amazones, que j'ai craint un instant d'être grisé par Mme Le Coz.


Blanche Leschassier présente des jeunes filles raisonnables et dévouées et qui savent sacrifier leur amour au bonheur de leurs nièces, à des peintres timides qui taisent cinq ans la plus vive des passions et qui, si on remarque leur tristesse, se hâtent de «mettre sur le dos du temps et de la saison la véritable raison de leur mélancolie». Ces artistes se consolent un peu en rêvant de grands tableaux et en réalisant «d'autres compositions d'une moindre conséquence». Blanche Leschassier imite aussi les ingéniosités que Mme de Ségur adapta des romanciers érotiques du XVIIIe siècle et, parce que le Sopha de Crébillon fils chuchota des perversités, elle fait conter de naïves histoires à une paire de chenêts.


Les professeurs d'école normale sont hautainement ricaneurs et sottement anecdotiers, comme Pauline Kergomard, ou pédants et abstrus, comme Lydie Martial. Ces êtres, déplaisants quand ils gardent leur ton rogue, plus déplaisants lorsqu'ils sourient, m'arrêteront peu.

Je tiens seulement à signaler leur accord inquiétant sur le point capital de l'éducation féminine. Mme Kergomard, inspectrice des écoles, félicite le Gouvernement d'avoir beaucoup fait pour l'instruction des jeunes filles et le Conseil supérieur d'avoir «élaboré un programme unique pour les écoles des deux sexes». Lydie Martial dit: «Le plus grand tort, il y a vingt-cinq ans, a été de donner aux enfants et à la jeunesse des deux sexes les mêmes programmes scolaires». Je félicite également Mme Kergomard, qui loue en excelcellente fonctionnaire aussi plate qu'un homme, et Mme Lydie Martial qui critique en femme de bon sens.