J'aurais eu l'indulgence de dédaigner le couple Jean-Bernard, s'il se contentait de gagner quelque argent à mettre des inepties en mauvais français. Mais il aspire à la gloire littéraire. Il essaya de fonder une académie féminine et s'inscrivit lui-même, parmi les quarante, sous son principal pseudonyme: Marie-Louise Néron. Cette présomption me l'a prouvé: il y a aussi des fœtus qu'il faut qu'on tue.
Georges Renard est un normalien révolté et excommunié. L'homme qui accepta trop longtemps une orthodoxie ne s'affranchit jamais complètement: il peut devenir un hérétique, non un penseur libre. Il a acquis le besoin de marcher et de penser en bande, est devenu incapable de l'orgueil d'être seul, il changera de parti, ne se résignera jamais à être lui-même. Il faut qu'il appartienne à une armée, qu'il combatte à un rang, qui peut devenir le premier, qui reste toujours un rang. S'il a une âme généreuse, il choisit le groupe d'où il lui semble qu'on voit le plus de vérité; il n'ose pas aller droit aux lueurs en une vaillante recherche solitaire. Georges Renard fut un philosophe universitaire, assez courageux pour repousser les solutions de l'école, pas assez pour remarquer la niaiserie des questions posées. Puis il quitta le groupe où il contredisait, se rapprocha d'autres pédants avec lesquels il serait d'accord. Il est devenu le critique littéraire du parti socialiste: depuis quelques années, il étudie les idées et les œuvres à la lumière du flambeau Benoît Malon.
Ces hérétiques propagandistes peuvent valoir par la fougue éloquente ou par le sarcasme sec et tranchant. Ce dernier mérite fut celui de Georges Renard avant que la Suisse l'alourdît. Depuis il est surtout un logicien dangereux, grand découvreur de contradictions dans les paroles des adversaires.
Ces apôtres qui ont le besoin de penser avec d'autres et d'augmenter le nombre de ceux qui pensent avec eux ont grand'peur de la solitude intellectuelle: ils sont tout à fait incapables de l'œuvre d'art, expression sincère d'une âme un peu différente des autres.—Georges Renard se doute si peu des conditions d'éclosion de l'œuvre d'art que, lui qui fabrique seul ses raisonnements, il demande pour ses imaginations le secours de madame. Tels de laborieux vaudevillistes, ils se mettent à deux pour inventer. On est étonné du rachitisme des enfants que produit ce bon ménage d'imaginations sages.
En dehors de ces collaborations, Mme Georges Renard a écrit quelques chroniques à la Fronde. Elle y loue la montagne, l'étudiant suisse, la jeune fille protestante. Ça n'est ni mieux ni plus mal qu'autre chose. C'est estimable et insupportable de sens commun, vraiment trop commun. Oh! la raideur longue d'une Sarcey calviniste!..
Mme Hector Malot est une adoratrice du veau d'or, mais qui l'exige massif. A peine dans le temple, elle vient à l'idole, la soupèse de ses bras émus mais vaillants. Si elle parvient à soulever le dieu, elle a une moue désappointée. Couvrant son dédain d'un air d'héroïsme, elle proclame: «Je t'aime, malgré ta pauvreté», puis se détourne, rapide, vers le plus prochain sanctuaire. Quand l'animal résiste d'un poids vainqueur et immobile, elle s'effare en une joie religieuse, se prosterne sur toutes les faces, le supplie de renoncer aux grâces trop frêles de l'enfance, de prendre la taille et les forces irrésistibles du taureau. Dans une hystérie éblouie, elle se roule sur le sol, doublement heureuse, à la fois Danaé et Pasiphaé. Souvent aussi, depuis que l'intelligence de son Hector vaincue par cet Achille qui s'appelle le temps, est étendue improductive, Marthe le remplace derrière le veau d'or. Dès que l'idole relève la queue, la prêtresse tend au bon crottin métallique des mains frémissantes et, les yeux braqués sur la promesse qui s'entr'ouvre, elle répète l'oraison jaculatoire de l'abbé Albéroni devant le derrière de Vendôme, qui devait être pour lui le derrière de la fortune: O culo di angelo!
Ce n'est pas qu'il n'y ait des pauvres dans les romans de Mme Malot. Mais la pauvreté, telle qu'elle la conçoit, devrait se définir: le vestibule de la richesse. Réjouissez-vous, artistes forcés de vous coucher à jeun: ces malheurs n'arrivent qu'à la veille du grand succès et pour rehausser encore du voisinage d'un abîme de misère l'énorme montagne d'or. Les jeunes filles qui n'ont pas une robe de rechange connaissent ces indéniables vérités. Elles refusent le cousin pauvre de deux millions et, si plus tard leur cœur vient à battre pour ce gueux, elles l'épousent, mais en lui faisant sentir l'importance du sacrifice consenti à l'amour. J'ai même rencontré dans Mme Malot une pauvreté joyeusement héroïque. Une jeune fille qui répond au nom heureux d'Anatole déclare que «c'est gentil d'être pauvre». Et pourtant ce malheur «gentil» l'empêcha longtemps d'épouser, elle aussi, le bien-aimé cousin. L'oncle avait dit: «Mon enfant, vous êtes exquise, digne de lui, noble, pieuse, grave, généreuse, ma fille de choix, mais vous perdez Louis et vous jetez sa postérité à la misère.» Anatole avait compris ces paroles d'un père prudent et s'était résignée en le plaignant. Le pauvre homme! «la nécessité l'étranglait, et on ne lutte pas contre la nécessité». Car, dit-elle au cousin capitaine (c'est hors de prix, l'honneur de l'armée): «Mes soixante mille livres de rente ne pouvaient suffire à ta pauvreté et à ton rang.» Heureusement, il y a un bon Dieu pour les amoureux. Le beau cousin hérite quelques millions de rente, ce qui lui permet d'épouser l'adorée malgré sa pauvreté extrême.
Mme Hector Malot n'est pas inconsciente de ses surhumaines noblesses. Elle sait que les générosités de ses rêves écarteront d'elle «les embourgeoisés, cerveaux restreints, âmes réduites.» Elle dédie ses héroïsmes à ceux qui aiment l'idéal: «Poètes, amants, jeunesse, ceci est pour vous.»