Catulle Mendès paraît échapper à la définition. Vague fantôme littéraire, il prend tantôt la forme de l'un, tantôt la forme de l'autre, parce qu'il n'a point de forme à lui. La façon dont ce tambour sonne alternativement tous les poètes ne permet peut-être d'affirmer que son vide intérieur. Pourtant il me semble que Mendès est une puissance annihilatrice. Dans ses tragédies, pornographiques ou non, il se manifeste comme le Marivaux du drame et le Mignard du feuilleton. Ce singe, naturellement, ridiculise et puérilise les gestes nobles ou terribles qu'il contrefait; les grands airs de Hugo deviennent chez lui les petites grimaces d'une petite figure à la fois enfantine et vieillote. L'Iblis de la Légende des Siècles emprunte à Dieu les plus beaux éléments de ses plus admirables créations, et, de ces merveilles rapprochées, forge la sauterelle. Tels les avortements de Mendès, rapetisseur inconscient et involontaire parodiste. La vieille blonde se livre à tous les génies et à tous les talents; après chaque saillie, elle grossit comme une montagne, pour accoucher régulièrement d'une souris. Les grandes idées, une fois entrées dans son cerveau, en ressortent pastiches minces et frêles et maniérés. Un détail fera saisir nettement comment il se fait une manière en puérilisant les manières des autres. Quand le dernier mot de sa phrase était un adjectif ou un adverbe pour lequel il voulait secouer notre attention, Hugo mettait un point devant et faisait du mot soudain grossi toute une phrase apparente. Catulle vole ce procédé brutal, mais sa faible voix transforme les grondements en chuchotis, et le point de Hugo est devenu la virgule de Mendès. Au lieu du coup de massue herculéen, il décoche une chiquenaude.

Mme Mendès n'a pas eu grand'peine à imiter ce petit imitateur, laidement féminin, de tous les virils. Claire Sidon publia dans le Journal des vers difficiles à distinguer de ceux de son futur. Sous prétexte de chroniques et de contes, elle vend, depuis son mariage, de nombreuses virgules de Mendès. Elle fait, presque aussi bien que sa vieille, du romantisme mignard et de la rêverie précieuse. Elle se tortille dans les mêmes efforts, amusants d'être presque gracieux,—car ils ne se tendent pas outre mesure, trop sûrs du succès,—plus amusants d'être impuissants et satisfaits. Elle ne réussit pas plus mal que Catulle, parmi le cliquetis des antithèses, la clownerie métaphysique. «Nous fûmes créés avec de la déité et avec de la terre, périssables et immortels, voués à tous les anéantissements pour toutes les renaissances, et, pour toutes les impuissances, à l'exaltée aspiration d'une infime parcelle de divinité avide de réatteindre le Tout qui ne fut pas diminué d'elle». Cet amphigouri vient-il de monsieur ou de madame? Au Journal, où la signature de monsieur a plus de valeur commerciale, ça serait du Catulle Mendès. A la Fronde, feuille uniquement «rédigée par des femmes», c'est de Mme Catulle Mendès.


Le dernier livre de Mme Dieulafoy est la Constance de Bentzon retournée. Ici, c'est le jeune premier qui est catholique convaincu et l'amoureuse qui est divorcée. Ils ne s'épousent pas, vous pensez bien. Mais ils s'épousent presque et, pour empêcher la terrible Déchéance, il faut que la sœur du jeune premier meure, frappée au cœur par le projet anti-chrétien de son frère. Ces fadaises sont contées dans le style qui leur convient, et avec les élégances nécessaires. Ainsi la prise de voile d'une Juive convertie, d'une Irlandaise et d'une jeune fille noble retranche du monde «l'enfant d'Érin», «la fille d'Israël» et «la descendante des preux».

Mme Dieulafoy n'est pas seulement une imagination suiveuse et un écrivain banal. Elle est aussi la plus étourdie des pensionnaires. Un protestant, qui demande la main d'une catholique, s'étonne de voir la bien-aimée ignorer à quelle religion il appartient: «Pourtant, s'écrie-t-il, j'en ai informé Mme de l'Espinet.» Et treize lignes plus loin, il dit de la même Mme de l'Espinet: «Elle le sait pourtant... A moins qu'elle n'ait confondu deux branches de ma famille.» Cette suite dans les idées et cette puissance d'attention grandit singulièrement ma confiance en les fameuses découvertes archéologiques du couple Dieulafoy.


Lequel des deux fut élève de l'École normale? Quand j'entends une conférence de Léopold Lacour, abstraite et doctorale, hérissée de citations, de discussions de textes, de subtilités et d'ergotages, une de ces conférences où il conquiert la liberté avec les mêmes armes et le même charme dont Brunetière protège l'autorité, je suis sûr que c'est lui qui vient de la rue d'Ulm. Mais quand Mary Léopold-Lacour cite en une même phrase Taine, de Puibusque, Mérimée et je ne sais qui encore; quand elle appelle Gœthe à son aide pour nous apprendre que les domestiques ne sont point parfaits; quand elle nomme nos prisons de «modernes ergastules», je suis tenté de jurer que c'est elle qui fut le condisciple de Gaston Deschamps. Au reste, c'est peut-être lui qui écrit les articles ou elle qui prépare les conférences.

Il ou elle répète ce qui s'est dit sur n'importe quelle question, en nommant ses auteurs; il ou elle fait des leçons indifférentes et parfois un peu trop naïves. Ainsi, dans la Fronde du 7 février 1898, il ou elle étudie gravement «le mensonge féminin par atavisme». Et ni lui ni elle ne s'avise un instant que la femme est un peu fille de l'homme, l'homme un peu fils de la femme et qu'il est enfantin d'attribuer à une hérédité commune une aggravation quelconque des différences naturelles entre les deux sexes.