Mlle Mélégari est une intelligence d'homme de troisième ordre; la née Bouvet, une intelligence de femme de douzième ordre. Cet homme est un professeur documenté, pédant et ennuyeux; cette femme est la plus ignorante et la plus sotte des institutrices.


Il arrive à Mme Carette née Bouvet,—eh! fallait pas te marier, si tu voulais garder le nom de ton papa!—d'extraire de plusieurs gros tomes de mémoires un tout petit volume. Dans cette besogne, ses ciseaux coupent au hasard, sans patron, sans hésitation, sans discernement. Elle est, naturellement, bien incapable de recoudre; mais elle ne prend même pas la peine d'indiquer par des notes ou par de faciles signes typographiques les lacunes les plus graves; elle ne distingue pas les différentes parties. Elle entraîne le troupeau de jeunes filles qu'on lui confie dans des paysages sans route et sans lumière, ne s'aperçoit pas qu'elle marche à l'aveuglette, n'éprouve jamais le besoin de savoir où elle est. Incapable de s'orienter, elle va n'importe où et, les trois cents pages parcourues au petit bonheur, s'arrête où elle se trouve, déclare le voyage fini et son intérêt épuisé.

Et ce guide inepte, déplorablement muet devant les difficultés du parcours, s'amuse avant le départ à de longs bavardages de cicérone. Mme Carette n'est pas seulement née Bouvet, elle est bien élevée, et elle triomphe dans l'art des présentations. Elle annonce Mme Roland, ce stoïcien, avec le même sourire fade que Mademoiselle de Montpensier, cette gamine capricieuse. Je me trompe. Mme Carette est trop née pour oublier que Mademoiselle de Montpensier est de sang royal, et elle ne commettrait pas l'incorrection de montrer autant de respect à la Roland, cette plébéienne.

Le style de ces «biographies» est un excellent modèle pour nos jeunes filles. C'est écrit comme les Souvenirs de la Cour des Tuileries: mêmes images banales réunies dans les mêmes incohérences inconscientes, mêmes incorrections, mêmes pléonasmes inaperçus de qui les commet, même causerie aimable et bébête. Je relis deux pages et je trouve «certains propos amers qui indiquent des rapports fort tendus sinon une véritable aigreur». Je rencontre «une certaine école philosophique» qui «a voulu infirmer des sentiments religieux de Mme de Lafayette». J'admire une plume «instrument vibrant et délicat la fantaisie elle-même a toute la force de la réalité». Et encore j'ai copié trop vite, j'ai laissé perdre une partie de la phrase et quelques-uns des enseignements qu'elle contient. Mme Carette née Bouvet nous apprend aussi que la réalité est vraisemblable, et elle ne s'est point permis d'écrire le mot fantaisie sans le faire suivre d'une épithète puissamment originale; elle a dit: «la fantaisie imaginaire elle-même». Je ne m'excuse pas de ces remarques pédantesques. Vous me demandiez, chère madame, de vous confier l'éducation de ma fille; j'ai tenu à constater d'abord que vous pensez avec précision et que vous écrivez correctement.

L'érudition de Mme Carette, toujours née Bouvet, vaut son talent d'écrivain. A propos de Madame de La Fayette, elle résume de façon bien intéressante l'histoire du roman. Elle signale d'abord «celui des Chevaliers de la Table ronde». Puis vient le Roman de la Rose où l'on voit «les preux guerroyant en l'honneur de leurs dames». Ensuite Mme Carette, décidément née Bouvet, suit «le développement des idées et du goût se propageant... sous la forme du fabliau ou de la romance: du roman à proprement parler». Elle confond tout, cette brave femme, semble ignorer l'existence des homonymes, prend une langue pour un genre littéraire, et signale les troubadours comme des fabricants de romans, sans doute parce qu'ils écrivirent en dialecte roman... Voilà nos jeunes filles bien renseignées.


Mlle Mélégari est un guide sûr et ennuyeux. Elle connaît le sujet dont elle parle et s'est documentée de son mieux. C'est une honnête conscience protestante. Elle professe d'un ton oratoire qui atteint parfois le comique, et nous enseigne pêle-mêle la vie de Benjamin Constant et la morale. Je l'ai appelée «un homme de troisième ordre», et je crois, en effet, en la lisant, entendre un grave pasteur ou un professeur de l'Université de Genève. Écoutez ces nobles considérations à la Guizot sur tout ce qui manqua à ce pauvre Adolphe: «Pas de religion: et Dieu seul aurait pu être la vivante unité de son existence. Pas de patrie: or la patrie aurait discipliné par les devoirs positifs qu'elle impose le vagabondage de cet esprit subtil. Pas de famille, pas d'intérieur...» J'avais l'intention cruelle de répéter jusqu'à la fin l'éloquente période; un bâillement irrésistible—et dont je vous demande bien pardon, mesdames et messieurs—m'a heureusement interrompu.

Mlle Mélégari ne connaît, elle, ni le bâillement ni le sourire. Elle n'éprouve jamais le besoin de baisser le ton et conte du même accent oratoire et gris, avec la même solennité lente, les plus graves événements et les incidents les plus menus. Elle parle, égale, austère et infatigable, jusqu'à ce que le lecteur édifié médite longuement sur cette religieuse phrase finale: «Dans le monde supérieur où il est parvenu, il lui a été sans doute tenu compte de ce désir du bien qui, durant plus d'un demi-siècle, a tourmenté sa vie et ennobli ses faiblesses.» Je regrette d'ignorer également la musique et l'hymne suisse et de ne pouvoir me jouer quelques mesures après ce beau discours de distribution des prix.

Tous les pédantismes, cette rèche Mélégari les a. Comme les rois, les gardes champêtres et les professeurs de philosophie, elle sait que le moi est haïssable et elle dit toujours nous. Elle ne perd pas une occasion de citer. Elle aime les grands mots abstraits et parvient à prononcer les plus difficiles: elle regrette que des envahis n'aient pas songé assez tôt à «la concrétation d'un plan de résistance» et elle nous démontre la «désidérabilité» d'une ligne de conduite élevée. La circonlocution lui plaît et l'entraîne à des phrases telles: «La sécheresse de cœur dont on a tant accusé cette brillante intelligence.» Elle a peur des mots, n'ose pas dire que le père de Benjamin Constant se maria avec sa servante. Elle avoue seulement, dans un haut-le-corps: «M. Juste de Constant avait épousé une personne attachée à son service». Ah! cette haine du mot propre qui nous vint des précieuses, ces bas-bleus de la conversation, et qui affadit deux siècles de notre littérature!