Quand on annonça la prochaine apparition de la Fronde, j'affirmai à mes amis que les femmes ne parviendraient pas à se montrer inférieures aux hommes dans la basse besogne du journalisme. Je me trompais: la Fronde, plus mal renseignée que l'Éclair ou le Matin, réussit—comment s'y prend-elle donc?—à être encore moins littéraire que le Journal et l'Écho de Paris.

Juger les lettres féminines françaises sur la Fronde serait d'ailleurs injuste et appauvrirait singulièrement notre pauvreté. La Fronde n'a jamais eu Gyp, ni Mme Daudet, ni Max Lyan, ni Judith Gautier. Marni y est peu restée et n'y a publié aucun de ses savoureux dialogues, mais uniquement des critiques dramatiques fort médiocres. J'y ai rencontré une seule fois la signature de Bentzon, et Georges de Peyrebrune s'est bientôt sauvée de ce mauvais lieu littéraire. Arvède Barine ne s'y est jamais fourvoyée, non plus que Mme Adam, Rachilde ou Henry Gréville. Séverine réserve à d'autres journaux tout ce qu'elle écrit d'un peu intéressant. En revanche grouillent ici les Érasme et les Marie-Louise Néron. On peut, il est vrai, s'amuser à la vigueur quotidienne et un peu monotone des ironies de Bradamante, admirer la précision de ses attaques et le direct de ses coups. Quelquefois aussi Jacques Fréhel—lorsqu'elle daigne ne point nous ennuyer d'un conte égyptien—nous émeut d'une nouvelle bretonne pénétrée d'exquises mélancolies, souriante d'images originales. Mais cette dernière bonne fortune est rare et les articles de Bradamante ne sont bons que lorsqu'ils sont rapides et brusques. De quoi Mme Marguerite Durand fait-elle donc semblant de remplir ce grand journal vide?


D'abord la Fronde—et le contraire étonnerait—rabâche les revendications féministes. Elle est l'organe du féminisme économique, du féminisme politique, du féminisme moral, en un mot—faisons plaisir aux Léopold Lacour—du féminisme intégral.

Certes, je ne crois pas qu'au point de vue social l'œuvre de la femme puisse être considérée comme moins importante que celle de l'homme. Au point de vue intellectuel, son infériorité artistique et scientifique ne s'exprime que sur les hauteurs, dans les tentatives de création. Mais elle est peut-être plus apte que l'homme à comprendre, à appliquer, à imiter, à enseigner. Dans la vie pratique—sauf les rares occasions où un effort de synthèse est nécessaire—la femme dont on n'a pas tué l'initiative se montre souvent supérieure par l'ingéniosité dans le détail, la souplesse, le tact et l'attention minutieuse. D'ailleurs l'égalité des droits n'exige nullement l'égalité des facultés et, puisque cet infâme blagueur, le Code, déclare le balayeur des rues égal à Félix Faure et ce pauvre Félix Faure égal à Émile Zola, pourquoi refuse-t-il à Mme Pognon que ça embête le plaisir de voter ou de présider quelqu'une de nos inutiles assemblées?

Je suis donc féministe, nettement. D'où vient que je sois si souvent agacé par les réclamations de la Fronde?—C'est qu'elles manquent à la foi de noblesse et de réalisme.

J'éprouve le besoin d'applaudir chaleureusement—tout en regrettant, presque à en pleurer, la faiblesse de ses armes—quand Savioz, âme vaillante, s'irrite contre toutes les injustices et se meurtrit à vouloir démolir toutes les bastilles. J'approuve encore quand Mme Pauline de Grandpré réclame la suppression de Saint-Lazare, honte des hommes faiseurs de lois et organisateurs de polices.

Mais peu de combattantes ont la belle générosité universelle de Savioz. Mme Pauline de Grandpré, admirable dans ses efforts sur un point spécial, est un esprit étroit, à la catholique, et qui sourit à la plupart des injustices sociales.


Celles qui admettent que nous naissions inégaux devant la société m'intéressent peu quand je les vois repousser uniquement l'inégalité dont elles sont frappées en tant que femmes. Il m'est indifférent, absolument, d'avoir pour président du conseil une canaille mâle ou une canaille femelle et en quoi importe-t-il au producteur pressuré par les capitalistes des deux sexes d'être écrasé avec l'approbation de députés et de sénateurs ou de sénatrices et de députées? Je ne puis que sourire avec mépris, quand ces pauvres féministes réclament comme une baguette magique le bulletin de vote que les hommes sages oublient depuis longtemps de déposer dans nos urnes à double fond. Le vote féminin ne changera-t-il donc rien à la vie? Si. Le mal fait par le suffrage à la Ledru-Rollin sera doublé par le suffrage à la Maria Pognon, et la femme, dernière puissance révolutionnaire, sera annihilée. La première chambre sortie des mains féminines arrivera beaucoup plus honnête que les précédentes; elle finira aussi vile. Et l'ignominie de la politique envahira la moitié du pays qui jusqu'ici lui échappa. Les femmes se vantent—et avec raison depuis que nous votons—de nous être supérieures en moralité. Cette supériorité ne résistera pas à deux élections législatives.