Aline Valette—qui donne, en une langue peu correcte, des renseignements à nous faire rougir de honte sur les salaires de famine imposés à certaines travailleuses—et Camille Bélilon—qui fait gauchement, avec une verve insuffisante, une petite guerre taquine aux anti-féministes,—m'objecteront que l'égalité politique entraînera l'égalité économique. Je n'en suis pas certain: le vote de l'ouvrier ne gêne guère le capitaliste. Même si le fait se produit, je ne reste pas sans crainte: il se pourrait que les salaires des femmes ne fussent point relevés, mais ceux des hommes abaissés. Je redoute cette égalité par en bas.
Il est incontestable que la femme doit être l'égale de l'homme; il ne l'est pas moins qu'un homme doit être l'égal d'un autre homme et une femme l'égale d'une autre femme. Quand la couturière et le pauvre bougre de mineur seront les égaux de Mme Pognon, je m'intéresserai à rendre Mme Pognon l'égale de Brisson ou de Deschanel. Mais il est ridicule de réclamer des droits apparents, dont on ne saura rien faire, tant qu'on laisse entre quelques mains les capitaux et par conséquent toutes les puissances réelles. Si Mme Pognon n'est pas une simple ambitieuse, je m'étonne de la voir, si peu réaliste, oublier la proie pour l'ombre et ne point réclamer l'affranchissement des deux sexes. Rien ne sera fait de vraiment utile que ce qui sera fait pour tous, et ils mentent les féministes restreints, comme les antisémites, comme tous ceux qui fragmentent la question sociale. Tant que tout ne sera pas résolu d'un coup, tout sera toujours à recommencer.
Malgré la médiocrité endormeuse de l'écriture, je suis avec curiosité, les copieux renseignements de la Fronde sur le mouvement féministe. Marie Maugeret exposa le féminisme chrétien, pauvre féminisme timide et anodin.—Dans un petit livre dont la Fronde publia une partie, Kaethe Schirmacher nous dit l'état actuel du Féminisme aux États-Unis, en France, dans la Grande-Bretagne, en Suède et en Russie. Mais nous ne devons accorder qu'une confiance restreinte à ce manuel, où Mme V. Vincent relève des erreurs nombreuses et graves.—Marie Mali étudie le féminisme belge. Le 31 janvier 1893, elle avoue, à propos de l'art: «Peut-être, comme la science, est-il d'un domaine trop lointain pour nos habitudes d'observation immédiate.» Mais il serait juste, proclame-t-elle, de faire dans la vie une place plus large à la femme et de mieux «employer ce don naturel d'inertie et de passivité qui, si puissamment, fit de notre cramponnante espèce le frein, le régulateur de l'impatiente activité masculine, excitée à certaines heures de l'histoire par des fièvres artificielles ou excessives.» Il y a peut-être une vérité dans cette phrase belge.
Le féminisme tient une grande place dans les lettres où Caroline d'Ambre nous conte les événements algériens; dans celles aussi de Claire de Pratz sur l'Angleterre des institutrices et sur ces admirables clubs féminins «où une quantité de questions importantes y sont toujours discutées». (27 février 1898.)
Dans ses chroniques, dans ses nouvelles, dans ses romans, Marcelle Tinayre pousse souvent le féminisme jusqu'à l'indulgence. L'héroïne, vivante et passionnée, ne rencontre que des idiots ou des goujats. Un instant, elle détourne la tête, «saturée de morne dégoût». Mais elle se laisse reprendre au courant de la vie et finit par se donner à quelque misérable qu'elle méprise. La formule d'art de Marcelle Tinayre rencontrera sûrement des imitatrices: elle est à la fois si ingénieuse et si simple! Il suffit d'aller chercher dans les nuages de George Sand un noble personnage féminin et de le mettre en face de marionnettes mâles ramassées dans le fumier naturaliste.