La Fronde est un journal complet et légèrement pédant. Il contient de nombreuses chroniques scientifiques. Thécla conte des histoires de revenants et vulgarise la théorie du double. Blanche Galien professe la science culinaire et Marie Quinton, la Belle Meunière de Boulanger, nous apprend l'art de faire cuire les vieux coqs dans du vin. Jeanine (Flor. Mauriceau) et Clotilde Dissard recueillent les vieux potins de l'histoire. D. Etchard se manifeste érudite et bête comme une thèse de doctorat. Dorothée Klumpke enseigne les éléments de l'astronomie et Mme Hudry-Ménos nous avertit que l'alcool est nuisible à la santé.
La partie littéraire et artistique n'est pas négligée. De vagues M. L. Gagneur feuilletonisent en vocabulaire franco-russe, en je ne sais quelle syntaxe océanienne. Harlor analyse platement les revues. Manoël de Grandfort—qui fit une œuvre charmante et émue, puisqu'elle est la mère de Marni—tresse des couronnes aux auteurs de livres nouveaux et Pauline Vigneron rédige les réclames pour peintres.
Ibo tient au courant de la politique étrangère ceux qui ont la patience de subir une demi-colonne quotidienne de phrases telles: «La chouannerie espagnole, composée des soldats soi-disant disciplinés du général Weyler, ne peut perpétrer l'épouvantable tuerie qui aujourd'hui fait de l'indépendance cubaine une loi d'inéluctable humanité sous peine d'un retour à l'animalité primitive où l'Europe moderne ne pourrait apporter sa sanction sans ériger le banditisme politique en principe.» (22 mai 1898.)
Triboulette (Mme Adolphe Méliot) dit les fluctuations de la Bourse. Elle a autant d'esprit et d'aussi fin que les financiers de l'autre sexe. Écoutez-la faire des à-peu-près sur les à-peu-près de ministres qui régnaient le 25 janvier 1898. «Ah! nos taux présentent de bien merveilleuses devises... On se montre barthou rassuré... La tête sur le billot, on ne me ferait pas avouer que si je vois l'horizon éclairci c'est par le fait qu'un optimisme illusoire rend beau à mes yeux ce qui ne l'est pas.» Tous les jours sous sa plume ces plaisanteries charmantes alternent avec des chiffres aimables. Si, après dix ans de cet exercice, elle évite le cabanon, cette femme est une forte tête[ [3].
[3] Cette rapide revue des collaboratrices de la Fronde néglige volontairement celles qui sont étudiées en d'autres parties de ce livre.
Toutes les frondeuses ne sont pas à la Fronde, Vous n'y trouverez pas cette admirable Louise Michel à qui il convient de pardonner son français d'institutrice anglaise à cause de sa vaillante générosité sans défaillance. Il n'est même que juste de rappeler qu'après la Commune, devant les tribunaux d'exception, elle montra plus de courage que la plupart des hommes de son parti.
Mme Olga de Bézobrazow exprime de nobles idées obscures en des vers rocailleux ou dans un roman sans vie, tout en dialogues philosophiques. En langue franco-russe y discutent interminablement deux idéalistes et un homme qui «s'enivre du vin de l'esprit, bien que, matérialiste convaincu, il se démette de son âme devant le ver de terre de l'atome de l'épicurien.» Le préfacier, Raoul de la Grasserie, «docteur en droit», me pardonnera-t-il mon insensibilité? J'ai bâillé et j'ai ri
devant ce livre qui doit, d'après lui, «intéresser tout cœur passible d'émotion.»