Rose Romain semble une âme repliée et peut-être rapetissée par la continuité de la douleur.

Je n'oublie pas les lieux communs sur le mérite éducateur de la souffrance. Je me rappelle Musset:

L'homme est un apprenti, la douleur est son maître

Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

Je me rappelle l'Andromaque de Virgile à qui la souffrance a enseigné la pitié. Mais il ne faut pas que l'enseignement vienne trop tôt et soit trop continu. Les Souvenirs d'une enfant pauvre nous disent la faim et les humiliations, toutes les misères, matérielles et morales d'une enfance dénuée et orpheline. A en juger par le ton geignard et haineux de son second livre, Rose Romain n'a pas rencontré la revanche qui lui était due. On connaît l'égoïsme hargneux des malades, et la douleur continue est une bien terrible maladie. Rose Romain a toujours à se plaindre des choses et des hommes, toujours à pleurnicher ou à juger sévèrement. Elle se plaint de n'avoir pas eu du pain tous les jours; elle se plaint d'avoir été humiliée par ceux qui avaient trop de viande (et il n'y a dans cette lamentation ni colère passionnée ni hauteur de dédain); elle se plaint d'avoir été appelée «tourmentée» et «décadente» par les critiques; elle se plaint surtout de la «méchanceté inconsciente du mâle».

Et c'est sa misandrie qui la rend ridicule et intéressante. La misogynie n'est rare ni chez les hommes, ni même chez les écrivains. Il suffit de rappeler Euripide, La Fontaine et l'Alfred de Vigny de la Colère de Samson. La femme n'est guère moins portée à ce genre de généralisations hâtives et dans la conversation nous surprenons à chaque instant des expressions de la misandrie. Quoique prétende Frédéric Loliée, la littérature féminine—trop imitatrice jusqu'ici—en est encore avare. On trouve des traces de ce sentiment dans les journaux et revues qui combattent l'omnipotence masculine; mais je ne connais pas de livre qui le proclame aussi nettement que l'Inévitable Mal. Je suis reconnaissant à Mme Rose Romain d'avoir crié bien haut son âme absurde et sincère.

En dehors de la Colère de Samson, la misogynie n'a guère inspiré de chef-d'œuvre. Les vers pour lesquels les femmes d'Aristophane fouettent Euripide ne sont point les meilleurs du tragique inégal. Les plaisanteries de La Fontaine, rarement amusantes, sont parfois odieuses. La Colère de Samson doit sa beauté non seulement à l'âpre sincérité de Vigny et à la puissance ordinaire de son verbe, mais encore à l'héroïsme du poète qui pousse le cri d'angoisse et à tout ce qu'il y a de souffrance d'amour en cette haine vigoureuse. Celui-ci a été déçu dans ses noblesses, non dans ses égoïsmes. Rose Romain est malheureusement une souffrante sans stoïcisme, sans grandeur et sans art. L'âme qui se lamente ici n'est intéressante que parce qu'elle souffre: il semble qu'il n'y ait ni esprit ni cœur; une sensibilité dolente seulement et, avec, la banalité de tous les bons sentiments appris. Incapable du moindre mal, capable du seul bien ordinaire et sans élan, une passivité qui se révolte, émouvante comme un chien qui pleure. Certes, c'est quelque chose, c'est beaucoup plus que toutes les habiletés et tout le métier du monde, puisque, si petite soit-elle et si égoïste, on nous montre une âme, une flamme frêle et vivante. Mais j'attends, impatient, la femme au grand cœur qui, ayant souffert par l'amour, le maudira avec la noble éloquence de Vigny. Comme le poète, elle aura tort devant la réflexion équitable, raison devant notre émotion.


Ce sont encore des façons de frondeuses qu'on trouve à la Vie Parisienne et nulle part mieux qu'en ce chapitre je ne pourrais étudier le sourire de Marni ou le ricanement de Marie-Anne de Bovet et dresser la notice nécrologique de feu le rire de Gyp.

Gyp (comtesse de Martel de Janville, en littérature). Née le (soyons discret), morte à Lyon le 24 juin 1894. Longtemps la vie de la Vie Parisienne, la gaieté spontanée de ce triste endroit où trop de gens essaient de rire sans y parvenir et font de l'esprit pour le seul résultat de mieux montrer leur sottise. De son vivant, eut de la finesse, une certaine grâce canaille, une élégance en dehors des règles et des habitudes, faite de hardiesse et de nonchaloir: fut un charme original. A laissé deux enfants. Bob était bien amusant quand il était petit: ses étonnements et ses précoces compréhensions, également embarrassants pour son pauvre abbé, nous disaient de façon piquante les incohérences de la vie sociale. Bob vieilli a perdu sa verve, dessine des images plus ridicules que caricaturales et trouve parfois un mot lourd de recherche. Paulette nous intéressa aussi par ses révoltes brusques, par son féminisme informulé. Sa figure et son papotage n'avaient que la beauté du diable. Elle a perdu esprit et fraîcheur. Ses instincts naïfs de petit animal égoïste et gracieux s'expriment aujourd'hui en une philosophie qui a tout le pédantisme lourd de la légèreté voulue. Son anti-sémitisme l'empêche de signer à la Fronde, mais elle doit y écrire sous quelque pseudonyme.