Gyp, très malade de l'abandon de ses enfants, a vivoté quelque temps de M. Carnot. Le couteau de Caserio l'a achevée.

Sur sa tombe pousse presque chaque mois un champignon sans saveur que les éditeurs vantent dans les échos des journaux et que Drumont admire parce qu'il espère en empoisonner Israël.

Quoique depuis sa mort elle ait autant d'esprit que M. Pierre Véron, ses inepties posthumes ne feront pas oublier sa verve d'autrefois, et En ballade, Sport-manomanie ou le Journal d'un grinchu n'empêcheront pas de relire ce frêle chef-d'œuvre, le Petit Bob.


Marni a débuté dans le genre «vie parisienne» en échangeant avec Maurice Donnay des Dialogues des courtisanes: un peu d'observation diluée dans beaucoup de cet esprit boulevardier qui est la forme la plus brillante de la sottise. Pourtant le morceau final mérite d'être signalé pour sa note douloureuse et pénétrante. Les volumes qui sont de Marni seule contiennent encore trop de cet inepte esprit «vie parisienne»; mais beaucoup de tableautins y sont frémissants d'émotion. Les Enfants qu'elles ont marquent le moment exquis de ce talent. Dans les précédents recueils, l'auteur se croit trop obligée par la loi du genre et elle s'acharne à la chasse des idées drôles. Dans les séries suivantes, Fiacres, Celles qu'on ignore, la fatigue se laisse un peu sentir et, à côté de pages charmantes, on rencontre des banalités et d'indifférentes plaisanteries.

Dans Marni, l'homme à la force de l'âge est le mondain quelconque, bêtement spirituel. Parfois elle le rend odieux en indiquant d'un trait rapide et adroit quel épouvantable égoïsme se cache sous sa philosophie gouailleuse. «Ce n'est pas le cœur qui l'étouffe» et, dans tout ce qui n'est pas vie superficielle et banale, dans tout ce qui montre le fond de l'être, il apparaît, à travers les déchirures de sa verve, un ignoble mufle. Les amusements idiots et méchants de quelques petits vicieux, le scepticisme même de quelques enfants avertissent que le mondain au corps soigné, au langage léger, à l'âme pourrie, ne disparaîtra pas avec la présente génération. Malgré l'âpreté sincère et contenue de cette satire, ce n'est pas ici que j'admire l'originalité de Marni.

Ce que j'aime chez elle, c'est toute la théorie des faibles et des attendris, tous les cœurs douloureux et qui essaient de consoler. Sur les chagrins d'enfant elle penche des grands-pères délicieux. Sous les résignations émouvantes de ses femmes trahies on sent un long passé de larmes et, parce qu'elles ne pleurent plus, elles nous font pleurer. Elle a créé d'exquises jeunes filles, d'un esprit avisé, d'un cœur tendre et que rendent précocement maternelles les fautes et les douleurs des parents. «Nos mères ont beau être plus vieilles que nous, quand elles aiment et qu'elles souffrent, elles redeviennent si faibles, que nous les aimons comme des enfants.»

Plus que ses grands-pères, plus que ses délaissées, plus que ses jeunes filles, j'adore ses petites filles et l'intelligence émue de leurs caresses. Oh! leurs mouvements câlins et consolateurs et la grâce de tel geste si imprévu et à la fois si naturel et tout ce qu'il y a en elles d'humanité non encore déformée! Oh! la fidélité de leur souvenir aux malheureux que la loi appelle coupables et leur façon fraîche de sentir que la vie est autre chose que la société! Attendri, je pardonne à celle qui a créé un peu de vie humaine d'avoir quelquefois fabriqué de la vie parisienne. Il fallait plaire aux vieux messieurs, dirait Jean-Jacques.

Marni, écrivain charmant et pénétrant dans ses dialogues, est inférieure dans les notes qu'elle signe Simone à l'Écho de Paris. Et elle a donné à la Fronde des critiques dramatiques où elle ne parlait même plus français. «Feu Toupinel, lequel avait une maîtresse à Toulouse six mois par an, ne donnant ainsi à sa moitié légitime qu'une moitié d'année de fidélité, sur les douze, auxquels elle avait droit...» (15 janvier 1898.) Influence du milieu ou excessive bonté qui craint d'humilier les pauvres consœurs?...