XIII
PRIMÉES
L'Académie, cette Compagnie de vieillards qui aiment les femmes et qui les couronnent, ne pouvant faire mieux... ou pis.
J. BARBEY D'AUREVILLY.
Les volailles de lettres primées par l'Académie sont innombrables et, si j'avais le temps, je découvrirais peut-être parmi elles autant de dindons que de dindes, autant de Georges Ohnet que de Mary Summer. Nous avons vu déjà des couronnes récompenser le déroulédisme de Simone Arnaud, de Jean Rolland, de Daniel Lesueur; l'érudition potinière de Lucien Pérey; la morale grise et protestante de Mme de Witt, la morale grise et catholique de Bentzon ou l'ambition romanesque d'Hélène Vacaresco, cette Bérénice roublarde. Les Quarante signalèrent même à notre admiration Mme Jane de la Vaudère (pourquoi pas Liane de Pougy?), cacographe et pornographe.
J'ai réuni dans un même chapitre quelques-unes des primées pour essayer de déterminer les qualités qui plaisent particulièrement au jury. On m'affirme que ma méthode ne vaut rien, que les académiciens (circonstance atténuante) ne lisent pas ce qu'ils applaudissent, et que, si je veux connaître les raisons de leur choix, je dois, au lieu d'étudier les volumes prétextes à récompenses, m'informer des relations des lauréats.
Mais, critique candide, je persiste à chercher dans les livres loués la raison des louanges. Si le résultat de mon enquête est négatif, je serai étonné et je pousserai l'indulgence jusqu'à ne pas conclure.
Marianne Damad conte lentement et ennuyeusement des riens. Elle analyse, avec toutes sortes de prétentions scientifiques, l'âme d'une couturière anarchiste, mais qui revient à de bons sentiments en voyant des riches brusquement ruinés; ou bien elle nous dit en un détail minutieux les discussions d'un veuf et de sa cuisinière. Elle est encore plus bavarde que Coppée, ayant encore moins à dire. L'Académie a couronné chez elle un néant gris.
Brada a été couronnée deux fois: pour un roman quelconque, et pour des Notes sur Londres qui sont loin de valoir celles de Mme Daudet. Ne la jugez pas sur les livres qui éblouirent ces pauvres immortels: vous auriez d'elle trop mauvaise opinion, car elle a fait bien mieux, les Lettres d'une Amoureuse. Le commencement m'a enthousiasmé par sa beauté triomphante. J'étais heureux de voir deux êtres «ravis de la joie simple de respirer le même air». Je jouissais de tout ce qu'il y avait de vie harmonieuse dans les cris de volupté, puis dans les apaisements où la joie et les fleurs «n'exhalaient plus qu'une senteur si atténuée qu'elle ressemblait à un murmure». Des vibrations violentes m'émouvaient qui, lentement, par nuances jolies, s'amortissaient «en tendresses étouffées et mourantes». Hélas! dès la quinzième page, des notes fausses m'irritèrent. Elles m'irritaient d'autant plus que,—je le sentais trop,—elles n'étaient pas là pour elles-mêmes, isolées et oubliables; mais elles avertissaient de quelque dénoûment banalement sublime et faux. Et, de plus en plus, l'amoureuse Claudia parlait au bien-aimé Luc d'une certaine Irène dont elle n'aurait rien eu à dire s'il n'eût fallu préparer la succession à l'amour. Et voici qu'elle s'oubliait complètement, qu'elle oubliait complètement l'adoré et qu'elle ne songeait plus,—l'étrange amoureuse!—qu'à conter cette histoire étrangère. Or un jour Irène, en voulant se tuer d'un coup de revolver, réussissait à tuer son mari; elle se jetait, toute sanglante, dans les bras de Luc, qui sur elle se refermaient. Et Claudia se retirait, non pas fière et indignée, non pas furieuse comme une vaincue, mais ni dédaigneuse ni jalouse, sans souffrir, invitant sa rivale à accepter le bonheur, invitant l'infidèle à cueillir la joie et se déclarant, elle, puisqu'ils étaient contents, «divinement heureuse.»