Elle passera par la grande douleur d'amour, mais elle sortira de l'épreuve plus noble, plus tendre et plus capable de secourir. «Ma peine,—dira-t-elle magnifiquement,—était comme une étole sacerdotale que je revêtais pour ouvrir ainsi qu'un tabernacle les portes des cœurs.»
Je ne puis m'attarder à citer les plus belles des images qui font sourire et briller chaque page. Je ne résiste pas cependant au plaisir d'écrire, en me la récitant tout haut, cette phrase dont j'aime et la vie lumineuse et le rythme chanteur:
«L'Ourse, que les Bretons nomment Ar-c'har kam, dirigeait vers le Nord son char boiteux, et la Voie lactée, que je connaissais mieux sous le nom de Chemin de Saint-Jacques, laissait deviner à travers un voile d'argent l'infinité de ses soleils, pressés comme des pèlerins.»
L'Académie a couronné ce prestigieux écrivain. Mais elle ignore le livre exalté et émouvant, et ses lauriers sont allés à Tablettes d'argile, recueil de contes assyriens et égyptiens, jeux d'érudit, froids, indifférents, souvent maladroits jusqu'au ridicule, où «la déesse Saf» devient le «premier bas-bleu du monde», et où nous voyons les scribes des pharaons «manger des sandwichs» cachées «dans les poches de leurs serviettes».
XIV
JE PENSE, DONC JE SUIS
Les maximes, jeu de salon en vogue chez les précieuses, devinrent chose littéraire grâce à l'esprit systématique et à la forte précision de La Rochefoucauld. Pascal ne s'amusa point à de telles frivolités, mais la mort fit des ruines avec ce qui n'était pas encore construit, et du temple qu'il ne put bâtir, il reste de merveilleuses colonnes: on ne les dresse pas aussi solides quand on sait d'avance qu'elles n'auront rien à supporter, et les Pensées sont puissantes parce qu'elles étaient destinées à soutenir le poids du plus vaste des livres. La Bruyère, entre deux portraits vigoureux, laisse tomber une pensée banale dans une expression amusante. Vauvenargues, qui mourut jeune, employa ce moyen jeune et bégayant pour exprimer son âme noble et délicate. Rivarol et Chamfort, esprits amuseurs, laissèrent des mots qui sont pour la sottise des salons ce que sont pour la sottise du peuple les plaisanteries d'almanach et les calembours. Joubert occupa ses loisirs de malade à ouvrer finement de frêles pensées: il serait injuste d'exiger d'un valétudinaire l'effort d'une œuvre, et on peut admirer l'ingéniosité de son jeu de patience.
La comtesse Diane joue avec grâce le noble jeu archaïque. Sully-Prudhomme la présente en une préface charmante, un peu longue seulement et ennuyeuse. Il s'aperçoit vers la fin que ses éloges manquent de hardiesse: «Je n'ai guère fait jusqu'ici que rendre grâce chez vous à l'auteur de n'avoir pas les défauts qui me déplaisent. Il serait temps enfin de le remercier des mérites positifs de son œuvre.» Mais, malgré complaisance et snobisme, l'aimable poète ne trouve plus rien à dire. Il s'en tire par un compliment au public mondain; à lui de rendre pleine justice au petit livre «par son approbation souveraine qui n'est jamais suspecte.»
Le succès n'a pas manqué au petit livre. Ému par l'«approbation souveraine qui n'est jamais suspecte», j'ai lu en prenant des notes et en essayant de dégager les idées générales de Mme de Beausacq, comtesse au joli nom de vaudeville. J'ai réussi le plus souvent à savoir ce qu'elle pensait au moment où elle écrivait telle ligne; j'ignore, autant qu'elle-même, ce qu'elle pense: les Maximes de la Vie se contredisent comme de vulgaires proverbes.