Clémence Royer est un esprit grave et même lourd qui, certes, ne songerait jamais à jongler avec des maximes. Elle passe pour le plus vaste des actuels cerveaux féminins; de bons juges estiment sa puissance généralisatrice et sa force logique, et Renan la déclara «presque un homme de génie». Malgré le «presque» et le sourire de Renan, l'éloge reste un peu gros. Mme Clémence Royer, écrivain pénible, a un vrai talent philosophique, mais un talent de disciple. Elle emprunte à Darwin ses principes et elle vaut surtout par la dialectique nette, vigoureuse, ingénieuse parfois dans sa lourdeur, qui lui permet de tirer d'intéressantes conclusions de détail et d'indiquer quelques applications inaperçues des vérités ou des erreurs évolutionnistes. Elle a aussi un intéressant instinct mathématique et architectonique. En face d'un événement de l'histoire, elle se demande souvent ce qui serait advenu de tout un peuple, cet événement supprimé. De telles rêveries semblent au départ capricieuses et féminines. Mais bientôt la puissance lourde des reconstructions exprime un esprit géométrique qui s'amuse à bâtir sur des hypothèses branlantes des équilibres d'univers. J'ai plaisir à voir avec quelle conviction elle remplit de mortier ses châteaux de cartes. Malgré l'inélégance du geste et la maladresse de la phrase, on est intéressé parce qu'on se sent en présence d'un cerveau qui travaille.

Il y a bien longtemps que l'Université de Lausanne partagea le prix d'économie politique entre elle et Proudhon, et depuis elle ne s'est jamais désintéressée de la sociologie. La Fronde lui est aujourd'hui une tribune commode, et elle y expose copieusement ses idées sociales. Ici encore, elle est un génie constructeur, abominablement latin, organisateur et tyrannique. Elle ne se trouve pas assez gouvernée: elle exige un quatrième pouvoir, «le pouvoir enseignant.» Elle s'irrite de l'originalité de pensée, attaque celui «qui n'en veut croire que son logos, son démon intime». Il lui faut un enseignement d'Etat seul et tout-puissant, une orthodoxie scientifique. Elle exige qu'on impose à l'enfant «la vérité actuellement connue des faits historiques ou naturels».

Je regrette pour elle qu'elle se soit laissée entraîner à la politique quotidienne et que sa pensée, sous le vent des partis, tourne, girouette lourde et grinçante. Un exemple de ces naïves palinodies. Le 5 mai 1898, en un article intitulé: le Colin-Maillard électoral, elle proclame très nette: «Si j'étais électeur, j'exigerais de mon candidat qu'il se déclare anticlérical, antimilitariste, antiprotectionniste, c'est-à-dire antiméliniste, mais je lui demanderais en outre d'être antirevisionniste et même antiradical, si le radicalisme consiste aujourd'hui à être inopportunément opportuniste et à se mettre un masque sur la figure pour mieux séduire les gens».

Mais, le 6 juillet de la même année, elle applaudit Brisson qui, pour être ministre, vient d'abandonner tout son programme, et elle s'écrie: «Pour le moment, le devoir des patriotes, c'est d'être des républicains de gouvernement».

Revenez, esprit sérieux, lourd et naïf, à la noblesse d'études moins actuelles.


Paul Redonnel, hautain poète et métaphysicien dans les Chansons éternelles, est parfois un critique bien irrespectueux. N'a-t-il pas surnommé une de nos plus éminentes penseuses, Mme Clémence Badère,—Démence Baderne? Pourtant je connais peu d'œuvres aussi puissamment originales que la Vérité sur le Christ. La préface nous informe que l'auteur est une ignorante de génie et qu'il n'est pas nécessaire d'étudier pour connaître les vérités historiques. «L'homme de génie proprement dit n'a pas toujours besoin de livres pour s'aider;—quant à moi, je serai brave comme Jeanne d'Arc que Dieu seul inspira». D'ailleurs, elle n'est pas absolument sans lecture, elle a parcouru «quelques passages d'un livre de M. Darwin».

Voici deux ou trois vérités scientifiques «que Dieu seul inspira». D'abord une explication nouvelle des fossiles:

«Ces pierres n'étaient-elles pas des ébauches d'animaux ou de créatures humaines, que le soleil n'aurait pu réchauffer, se trouvant, par une cause quelconque, à l'abri de ses rayons et qui, par cette même cause, auraient échappé à l'Intelligence suprême qui n'aurait pu les animer, les vivifier, et seraient, à la longue, par l'effet du sol battu par les pluies, rentrées dans la terre et se seraient pétrifiées avant d'avoir la forme parfaite.»

Quittons les ténèbres de la préhistoire: