L'esprit de M. Wilson pourrait être assez justement assimilé à une balle de coton, douce, moelleuse, embrouillée, sans résistance. Il plaignait Georges de tout son cœur; il comprenait vaguement, obscurément, les sentiments qui l'agitaient; mais il croyait qu'il était de son devoir de s'obstiner à lui adresser de bons discours.

«Georges, c'est mal! je dois vous le dire en ami. Vous ne devriez pas nourrir de telles pensées; elles sont mauvaises pour un homme de votre condition, très-mauvaises!»

Et M. Wilson s'assit auprès de la table et se mit à mordre convulsivement le manche de son parapluie.

«Voyons, monsieur Wilson, dit Georges en s'approchant et s'asseyant résolûment tout près de lui, front contre front; voyons, regardez-moi donc! ne suis-je pas un homme comme vous? Voyez mon visage, voyez mes mains, voyez mon corps.... Et le jeune homme se leva fièrement.... Eh bien! ne suis-je pas un homme.... autant que qui que ce soit? Monsieur Wilson! écoutez ce que je vais vous dire: j'ai eu pour père un de vos messieurs du Kentucky; il n'a même pas daigné s'occuper de moi.... Il m'a laissé vendre.... avec ses chiens et ses chevaux. J'ai vu ma mère et sept enfants à l'encan du shérif.... devant ses yeux.... un à un.... ils ont été vendus à sept maîtres différents; j'étais le plus jeune: elle vint et s'agenouilla devant le vieux maître qui m'achetait, le suppliant de l'acheter avec moi pour qu'elle pût avoir un de ses enfants; il la repoussa du talon de sa lourde botte!... Je l'ai vu faire. Le dernier souvenir que j'aie gardé de ma mère, c'est le bruit de ses sanglots et de ses cris, quand on m'attacha au cou du cheval qui allait m'emporter loin d'elle!

—Et après?

—Mon maître s'arrangea avec un des acheteurs, et il prit ma sœur aînée. Elle était pieuse et bonne, membre de l'Église des anabaptistes, et aussi belle que ma pauvre mère l'avait été! elle était bien élevée et avait d'excellentes façons. Je fus d'abord heureux de la voir acheter: c'était une amie que j'avais près de moi. Hélas! je dus bientôt m'en affliger. Monsieur! je suis resté à la porte pendant qu'on la fouettait; il me semblait que chaque coup retombait à nu sur mon cœur. Et je ne pouvais rien.... rien pour la secourir! Et elle était fouettée, monsieur, pour avoir voulu vivre d'une vie chaste et chrétienne: vos lois ne donnent point aux filles esclaves le droit de vivre ainsi! Enfin, je l'ai vue enchaîner avec la troupe d'un marchand de chair humaine, qui l'emmenait à la Nouvelle-Orléans, et cela.... pour ce que je vous ai dit! Depuis, je n'ai jamais entendu parler d'elle. Je grandis; des années, de longues années passèrent! Ni mère, ni père, ni sœur! Pas une âme vivante qui se souciât de moi plus que d'un chien!... Rien que le fouet, les injures et la faim! Oui, monsieur, j'ai eu si faim, que j'étais heureux de manger les os qu'ils jetaient à leurs chiens! Et pourtant, quand j'étais petit enfant et que je passais à pleurer mes nuits sans sommeil, ce n'était pas le fouet, ce n'était pas la faim qui me faisaient pleurer.... C'était ma mère et ma sœur! Je pleurais parce que je n'avais point d'ami sur terre pour m'aimer. J'ignorais ce que pouvaient être la paix et le bonheur. Jusqu'au jour où j'entrai dans votre fabrique, on ne m'avait pas dit une bonne parole. Monsieur Wilson, vous m'avez doucement traité, vous m'avez encouragé à bien faire, à lire, à écrire, à faire quelque chose par moi-même. Dieu sait combien je vous en suis reconnaissant! C'est à cette époque que j'ai rencontré ma femme. Vous l'avez vue. Vous savez combien elle est belle! Quand j'ai senti qu'elle m'aimait, quand je l'ai épousée.... je ne me suis plus cru au nombre des vivants: j'étais si heureux! Elle est bonne autant qu'elle est belle! Mais quoi! voilà que mon maître vient.... il m'arrache à mon travail, à mes amis, à tout ce que j'aime, et il me rejette dans la boue! Et pourquoi? parce que, dit-il, j'oublie qui je suis.... Il veut m'apprendre que je ne suis qu'un esclave! mais voilà qui est la fin de tout, et pire que tout! Il se met entre ma femme et moi.... Il veut que je l'abandonne et que j'en prenne une autre.... et tout cela, vos lois lui permettent de le faire.... en dépit de Dieu et des hommes! Monsieur Wilson, prenez-y garde! il n'y a pas une de ces choses qui ont brisé le cœur de ma mère, de ma sœur et de ma femme.... il n'y a pas une de ces choses qui ne soit permise par vos lois. Chaque homme, dans le Kentucky, peut faire cela, et personne ne peut lui dire non! Appelez-vous ces lois les lois de MON pays? Monsieur, je n'ai pas plus de pays que je n'ai de père! Mais j'en aurai un plus tard.... tout ce que je demande à votre pays, à vous, c'est qu'il me laisse, c'est que je puisse en sortir tranquillement. Si j'arrive au Canada, où les lois m'assisteront et me protégeront, le Canada sera mon pays, et j'obéirai à ses lois; et si l'on veut m'arrêter, que l'on prenne garde! car je suis un désespéré! je combattrai pour ma liberté jusqu'au dernier soupir de ma poitrine! Vous dites que vos pères ont fait cela: s'ils ont eu raison, j'aurai raison aussi, moi!»

Georges parla tantôt assis près de la table, tantôt debout et parcourant la chambre à grands pas; il parla avec des larmes et des éclairs dans les yeux, et des gestes désespérés.

C'en était beaucoup trop pour le vieillard auquel il s'adressait; il tira de sa poche un grand mouchoir de soie jaune et s'essuya le visage.

«Que le diable emporte les maîtres! s'écria-t-il dans une explosion de colère. Malédiction sur eux!... Ah! est-ce que j'ai juré? Allons, Georges, en avant, en avant! mais soyez prudent, mon garçon! Ne tuez personne, Georges, à moins que.... tenez, il vaudrait mieux ne pas tuer! oui, cela vaudrait mieux. Pour moi, je ne voudrais faire de mal à personne, vous savez. Où est votre femme, Georges? ajouta-t-il en se levant avec un mouvement nerveux, et en parcourant la chambre.

—Partie, monsieur, partie! emportant son enfant dans ses bras. Où? Dieu seul le sait! Elle a pour guide l'étoile du Nord! Quand nous retrouverons-nous?... Nous retrouverons-nous sur cette terre?... Personne ne pourrait le dire.