—Ceci n'est pas une raison: je n'ai pas besoin de louer mes ouvriers quand cela ne me plaît pas.

—Mais, monsieur, il semble tout particulièrement propre aux fonctions....

—Possible. Je gagerais bien qu'il n'a jamais été aussi propre aux travaux que je lui ai confiés....

—Et puis, dit assez maladroitement un des ouvriers, songez à la machine qu'il a inventée....

—Ah! oui, une machine pour épargner la peine, n'est-ce pas? C'est cela qu'il a inventé, je gage. Il n'y a qu'un nègre pour inventer cela. Ne sont-ils point eux-mêmes des machines?... Non, il partira.»

Georges était resté comme anéanti en entendant son arrêt ainsi prononcé par une autorité qu'il savait irrésistible. Il croisa les bras et se mordit les lèvres; mais la colère brûlait son sein comme un volcan, faisant couler dans ses veines des torrents de laves enflammées; sa respiration était brève, et ses grands yeux noirs avaient l'éclat des charbons ardents. Il eût sans doute éclaté dans quelque emportement fatal, si l'excellent directeur ne lui eût dit à voix basse en lui touchant le bras:

«Cédez, Georges; allez avec lui maintenant: nous tâcherons de vous reprendre.»

Le tyran remarqua ce chuchotement; il en comprit le sens, quoiqu'il n'en pût entendre les paroles, et il ne s'en affermit que davantage dans sa résolution de conserver tout pouvoir sur sa victime.

Georges fut ramené à l'habitation et employé aux plus grossiers travaux de la ferme. Il put sans doute s'abstenir de toute parole irrespectueuse; mais l'œil rempli d'éclairs, mais le front sombre et troublé, n'est-ce point là un langage aussi, un langage auquel on ne saurait imposer silence? Signe trop visible qu'on ne peut faire de l'homme une chose!

C'était pendant l'heureuse période de son travail à la fabrique que Georges avait vu Élisa et qu'il l'avait épousée: pendant cette période, jouissant de la confiance et de la faveur de son chef, il avait pleine liberté d'aller et de venir à sa guise. Ce mariage avait reçu la haute approbation de Mme Shelby, qui, comme toutes les femmes, aimait assez à s'occuper de mariage: elle était heureuse de marier sa belle favorite avec un homme de sa classe, qui lui convenait d'ailleurs de toute façon. Ils furent donc unis dans le grand salon de Mme Shelby, qui voulut elle-même orner de fleurs d'oranger les beaux cheveux de la fiancée et la parer du voile nuptial. Jamais ce voile ne couvrit une tête plus charmante. Rien ne manqua: ni les gants blancs, ni les gâteaux, ni le vin; on accourait pour louer la beauté de la jeune fille et la grâce et la libéralité de sa maîtresse.