—Tu es ici en sûreté tout le jour. Dans notre colonie, tous sont fidèles et tous veillent. D'ailleurs il est plus sûr pour toi de voyager pendant la nuit.»


CHAPITRE XIV.

Évangéline.

Une jeune étoile qui brillait sur la vie, trop douce image pour un tel miroir! Un être charmant à peine formé; un bouton de rose qui n'a pas encore déplié ses feuilles.

Le Mississipi! Quelle baguette magique l'a ainsi changé, depuis que Chateaubriand, dans sa prose poétique, le décrivait comme le fleuve des solitudes vierges, des déserts immenses, roulant parmi ces merveilles de la nature, que l'on n'avait même pas rêvées?

Il semble qu'en une heure ce fleuve de la poésie et de l'imagination a été transporté dans les royaumes d'une réalité non moins splendide. Quel autre fleuve pareil dans ce monde porte ainsi jusqu'à l'Océan les richesses et l'audace d'une autre nation pareille? Terre dont les produits embrassent le monde, touchant les deux tropiques et les deux pôles! Oui, ses flots mugissants, tourbillonnants, écumeux, troublés, arrachant leurs rives, sont bien l'image de cette marée turbulente d'affaires qui se répand sur ses vagues avec la race la plus énergique et la plus violente que le monde ait jamais vue. Ah! pourquoi faut-il que le sein du Messachebé porte aussi ce poids terrible, les larmes des opprimés.... les soupirs des malheureux.... et les peines amères des cœurs pauvres, cœurs ignorants qui s'adressent à un Dieu inconnu.... inconnu, invisible, silencieux; mais qui, pourtant, sortira un jour de son repos pour sauver tous les pauvres de la terre!

Les derniers rayons du soleil couchant tremblent sur la vaste étendue de ce fleuve, large comme une mer. Les cannes frémissantes, les grands cyprès noirs auxquels la mousse sombre suspend ses guirlandes de deuil, étincellent dans la lumière dorée.

Le steamer, pesamment chargé, continue sa marche.