On sut chez le pasteur, chez le médecin et chez miss Rabody, la marchande de modes, qu'Ophélia Saint-Clare parlait d'aller à Orléans avec son cousin. Ce sujet important fut bientôt la matière de toutes les conversations du village. Le pasteur, qui penchait fortement du côté des abolitionnistes, se demandait si un pareil voyage n'était point un encouragement donné aux possesseurs d'esclaves. Le docteur, au contraire, qui était tout à fait partisan de la colonisation, voulait que miss Ophélia fît le voyage, pour montrer aux habitants de la Nouvelle-Orléans que leurs frères du nord, après tout, n'étaient pas si mal disposés contre eux.

Il pensait, lui, qu'il fallait encourager le sud!

Quand sa résolution fut annoncée dans le public, miss Ophélia fut, pendant quinze jours, invitée chaque soir à prendre le thé chez les voisins et amis. Ses plans et projets furent examinés et discutés.

Miss Moseley, chargée de compléter la garde-robe de voyage, en acquit aux yeux de tous une notable importance. On admit généralement que l'esquire Saint-Clare avait compté cinquante dollars à miss Ophélia, en lui disant d'acheter les plus beaux vêtements.... On ajoutait que deux robes de soie et un chapeau lui avaient été expédiés de Boston.... Quant à la question de convenance, elle divisait les esprits: les uns soutenaient qu'on pouvait bien se permettre une pareille dépense une fois dans sa vie; les autres prétendaient au contraire qu'il eût mieux valu envoyer l'argent aux missionnaires; tout le monde reconnaissait du reste que l'on n'avait jamais vu une plus riche ombrelle, et que, quelque opinion que l'on pût avoir de sa maîtresse, il fallait bien avouer que la robe de soie se tenait debout toute seule. Le mouchoir de poche excita d'incroyables rumeurs: on le disait garni de dentelles et brodé aux coins. Cette dernière assertion ne fut jamais vérifiée: c'est un point encore douteux aujourd'hui.

Miss Ophélia, telle que nous la voyons dans sa belle robe de voyage en toile brune, est grande, carrée, anguleuse. Sa face est maigre: toutes les lignes en sont aiguës. Elles serre les lèvres comme les personnes qui ont sur toutes choses des résolutions arrêtées. Ses yeux noirs et perçants étaient inquisiteurs, rusés, et furetaient partout, comme si elle eût eu sans cesse quelque chose à remettre en ordre.

Tous ses mouvements étaient secs, décidés, énergiques; elle ne parlait pas beaucoup, mais tout ce qu'elle disait était juste: elle disait ce qu'elle voulait dire.

Comme habitude, c'était l'ordre, l'exactitude, la méthode incarnée. Elle était réglée comme une horloge, inexorable comme une locomotive. De plus, elle détestait tout ce qui ne lui ressemblait pas.

A ses yeux, le plus grand des péchés, le résumé de tous les maux, c'était la légèreté. L'ultimatum de son mépris, c'était le mot inconséquent, prononcé d'une certaine façon.... Elle prodiguait ce terme à tout ce qui ne rentrait pas complétement dans le cercle inflexible qu'elle-même avait tracé. Elle avait un souverain dédain pour les gens qui ne faisaient rien, ou qui ne savaient pas ce qu'ils faisaient, ou qui ne le faisaient pas précisément de la façon voulue. Ce dédain, elle ne le témoignait pas toujours par ses paroles, mais souvent par une sorte de grimace et de roideur glaciale, comme si elle eût craint de s'abaisser jusqu'à la parole pour de tels sujets.

Sous le rapport intellectuel, c'était un esprit net, puissant, actif; elle avait lu l'histoire et les vieux classiques anglais. Renfermée dans de certaines limites, sa pensée était forte; ses doctrines religieuses étaient condensées en formules nettes, étiquetées et en petits paquets; elle en avait un compte, elle n'en élevait jamais le chiffre. Il en était de même quant à ses idées pratiques dans la vie ordinaire, quant à ses relations de voisinage ou d'amitié. Mais au-dessous et au-dessus de tout il y avait pour elle le sentiment du devoir: la conscience. Nulle part la conscience ne domine et n'absorbe comme chez les femmes de la Nouvelle-Angleterre; c'est pour elles le granit fondamental du globe, plongeant dans les entrailles de la terre et dominant la cime des montagnes.

Ophélia était l'esclave du devoir.