—Je vais l'accompagner pour le voir charger.

—Fi donc! cousine.... et pourquoi cela?

—Du moins je vais porter ceci, cela, et ceci encore.... dit miss Ophélia en réunissant les trois boîtes à un petit sac de nuit!

—Ma chère miss Vermont, vous ne pouvez décidément pas nous apporter ici les habitudes des Montagnes Vertes.... Il faut adopter quelque chose des façons du sud, et ne pas marcher dans la rue avec des paquets; on vous prendrait pour votre femme de chambre.... Donnez tout à ce garçon.... il le portera comme des œufs.»

Miss Ophélia jeta un regard désespéré à son cousin qui lui ravissait ainsi ses trésors. Elle se réjouit du moins de se voir placer à côté d'eux dans la voiture.

«Où est Tom? dit Éva.

—Sur le siége, ma mignonne; je veux lui donner la place de cet ivrogne qui nous a versés... Je vais l'offrir à votre mère.

—Oh! Tom fera un superbe cocher, dit Éva; il ne boit jamais, j'en suis sûre!»

La voiture s'arrêta devant la façade d'une ancienne maison, bâtie dans les styles mêlés de France et d'Espagne. On retrouve encore, à la Nouvelle-Orléans, quelques échantillons de ce type. L'équipage franchit un portail voûté et pénétra dans une cour entourée de bâtiments carrés: c'était une cour à la mauresque. L'intérieur de cette cour révélait un goût plein de recherche: de larges galeries couraient tout autour. Leurs piliers mauresques, leurs minces colonnes, les arabesques des ornements, tout ramenait l'esprit vers ce règne brillant de l'Orient dans l'Espagne romantique. Au milieu de la cour, une fontaine épanchait ses ondes argentées, qui tombaient en flocons d'écume dans un bassin de marbre bordé de larges plates-bandes de violettes; dans l'eau de cette fontaine, transparente comme le cristal, s'ébattaient des myriades de poissons d'or et d'argent, qui étincelaient comme autant de bijoux vivants. On avait ménagé autour de la fontaine une promenade pavée de mosaïques, dispersées en mille dessins capricieux. Le gazon recommençait après, doux comme un tapis de velours vert. Le chemin des équipages longeait la galerie mauresque: deux grands orangers versaient leur ombre avec leurs parfums. On avait rangé en cercle au bord du gazon des vases de marbre sculptés qui contenaient les plus précieuses fleurs des tropiques; d'immenses grenadiers aux feuilles lustrées, aux fleurs de feu, des jasmins d'Arabie aux feuilles sombres, aux étoiles d'argent, des géraniums, des rosiers luxuriants, ployant sous le faix de leur moisson de fleurs, des jasmins jaunes, des verveines, confondant leur éclat et leur parfum, tandis que çà et là un vieil aloès mystérieux, étrange, au milieu de son feuillage massif, semblait un enchanteur des temps passés, regardant du haut de sa grandeur immuable toute cette végétation passagère, qui vivait et mourait à ses pieds.

Les galeries qui entouraient la cour étaient garnies de rideaux en étoffes africaines, que l'on pouvait tendre à volonté pour se préserver des rayons du soleil. En un mot, c'était l'idéal d'un luxe romantique.