—Ne faut-il point nous hâter? dit Georges.
—Je me suis levé à quatre heures et je suis venu à toute vitesse, reprit Phinéas. S'ils ont suivi leur plan, j'ai sur eux deux ou trois heures d'avance.... Il n'est pas prudent d'ailleurs de partir avant la chute du jour. Il y a dans le village trois ou quatre mauvais drôles qui pourraient nous inquiéter et nous retarder.... Nous pourrons nous risquer dans deux heures. Je vais aller trouver l'ami Michaël Cross et le prier de nous suivre, sur son petit bidet, pour éclairer la route et nous avertir. Ce petit bidet-là va bien; s'il y a quelque danger, Michaël nous préviendra. Je vais avertir Jim et la vieille femme de se tenir prêts et de voir aux chevaux. Nous avons des chances d'atteindre notre première station avant d'être attaqués. Du courage donc, ami Georges! ce n'est pas la première passe difficile où je me trouve avec les tiens.»
Phinéas sortit et ferma la porte sur lui.
«Phinéas ne craint rien et fera tout pour toi, Georges, dit Siméon.
—Ce qui m'attriste, répondit Georges, c'est de vous faire courir à tous quelques périls.
—Tu nous feras plaisir, ami, de ne plus répéter ce mot-là. Ce que nous faisons, nous sommes obligés en conscience à le faire; nous ne pouvons pas agir autrement. Et maintenant, mère, dit-il en se tournant vers Rachel, hâte les préparatifs: il ne faut pas renvoyer nos amis à jeun.»
Pendant que Rachel et ses enfants achevaient les gâteaux de maïs et faisaient cuire le poulet et le jambon, Georges et sa femme étaient assis dans le petit salon, les bras entrelacés, songeant que, dans quelques heures, ils seraient peut-être séparés pour toujours.
«Élisa, lui disait Georges, les gens qui ont des amis, des maisons, des terres, de l'argent, ne peuvent s'aimer comme nous faisons, nous qui n'avons que nous-mêmes. Jusqu'à ce que je vous aie connue, Élisa, personne ne m'aima, que ma sœur et ma mère, ce pauvre cœur brisé!... Je me rappelle cette chère Émilie, le matin du jour où le marchand l'emmena. Elle vint à moi, dans le coin où je dormais.... «Pauvre Georges, disait-elle, c'est ta dernière amie qui s'en va! qu'adviendra-t-il de toi, pauvre enfant?» Je me levai, je l'entourai de mes bras.... je sanglotai.... je pleurai.... elle pleurait aussi, et ce furent les dernières paroles affectueuses que j'entendis.... Deux ans se passèrent, et mon cœur se flétrit et se dessécha comme le sable.... jusqu'à ce que je vous aie vue.... Votre amour fut pour moi une résurrection.... Vous me rappeliez d'entre les morts. Depuis, j'ai été un homme nouveau. Et, maintenant, sachez-le bien, Élisa, je vais peut-être verser la dernière goutte de mon sang.... Mais ils ne vous arracheront point à moi.... Pour vous prendre, il faudra passer sur mon cadavre.
—Oh! que Dieu ait pitié de nous, dit Élisa. S'il voulait seulement nous permettre de sortir de ce pays.... c'est tout ce que nous lui demandons.
—Dieu est-il de leur côté? dit Georges, songeant moins à parler à sa femme qu'à épancher ses amères pensées. Voit-il tout ce qu'ils font? comment permet-il que de telles choses arrivent?... Ils disent que la Bible est pour eux! C'est le pouvoir qui est pour eux. Ils sont riches, heureux; ils sont membres des églises; ils s'attendent à aller au ciel. Ils ont tout ce qu'ils veulent dans ce monde, et d'autres chrétiens, pauvres, honnêtes et fidèles, aussi bons et meilleurs qu'eux, sont couchés dans la poussière, sous leurs pieds! Ils les achètent, les vendent! Ils trafiquent du sang de leur cœur, de leurs soupirs et de leurs larmes.... et Dieu le permet!