—Dans le Kentucky. Un homme m'avait prise pour élever des enfants qu'il vendait quand ils étaient grands. A la fin, il m'a vendue à un spéculateur, de qui mon maître d'aujourd'hui m'a achetée.

—Pourquoi avez-vous pris cette affreuse habitude de boire?

—Le besoin d'oublier ma misère! J'ai eu un enfant après être arrivée ici. J'espérais qu'on me le laisserait élever, parce que mon maître n'était pas un spéculateur. Ma maîtresse l'aimait bien d'abord.... C'était le plus charmant petit être! Il ne criait jamais. Il était beau et gras. Mais ma maîtresse devint malade. Je la veillai. Je pris la fièvre.... Mon lait me quitta. L'enfant n'avait plus que la peau et les os. Ma maîtresse ne voulut pas acheter de lait pour lui. Elle disait que je pouvais le nourrir de ce que les autres gens mangeaient.... L'enfant criait et pleurait jour et nuit. Madame se mit en colère contre lui; elle disait qu'il était insupportable; qu'elle voudrait qu'il fût mort.... Elle ajoutait qu'elle ne me le laisserait pas la nuit, parce qu'il m'empêchait de dormir, et qu'ensuite je n'étais plus bonne à rien. Elle me fit coucher dans sa chambre. Je dus écarter l'enfant, le mettre dans une sorte de petit grenier.... et là, une nuit, il pleura.... jusqu'à mourir. Et moi, je me suis mise à boire pour m'ôter ces cris de l'oreille.... et je boirai!... oui, quand je devrais aller en enfer après! Mon maître me dit que j'irai un jour en enfer; et je lui réponds que j'y suis déjà.

—Ainsi, pauvre créature, personne ne vous a dit que Jésus-Christ vous a aimée et qu'il est mort pour vous? On ne vous a pas dit qu'il vous assistera, et que vous pourrez aller au ciel, et trouver enfin le repos?

—Oui, je pense quelquefois à aller au ciel.... Est-ce que les blancs n'y vont pas, hein?... Ils me prendraient encore! J'aime mieux l'enfer loin de mon maître et de ma maîtresse; oui, j'aime mieux ça!...»

Et poussant son gémissement accoutumé, elle remit le panier sur sa tête et s'éloigna lentement.

Tom, tout désolé, rentra au logis. Il rencontra la petite Éva dans la cour, les yeux brillants de plaisir et le front couronné de tubéreuses.

«Ah! Tom, vous voici.... Je suis contente de vous rencontrer. Papa dit que vous pouvez atteler les poneys et me promener dans ma petite voiture neuve.... Et elle lui prit la main.... Mais qu'avez-vous, Tom? vous paraissez tout triste!

—C'est vrai, miss Éva! mais je vais préparer vos chevaux.

—Mais, dites-moi d'abord ce que vous avez, Tom. Je vous ai vu parler à cette pauvre vieille Prue.»