Le style de Georges était net et concis; aux yeux de Tom cette lettre était la plus magnifique composition des temps modernes.... Il ne se lassait jamais de la contempler.... Il tint même conseil avec Éva pour savoir comment on pourrait l'encadrer, afin de l'accrocher dans sa chambre.... Il ne fut arrêté que par la difficulté de trouver le moyen de faire voir à la fois les deux côtés de la page.
L'amitié de Tom et d'Éva grandissait à mesure que l'enfant grandissait elle-même.... Il serait difficile de dire quelle place elle tenait dans l'âme douce et impressionnable du fidèle serviteur. Il aimait Éva comme quelque chose de fragile et de terrestre, mais il la vénérait aussi comme quelque chose de céleste et de divin. Il la contemplait comme un matelot italien contemple l'Enfant Jésus, avec un mélange de tendresse et de respect.... Son plus grand bonheur, c'était de satisfaire les gracieuses fantaisies d'Éva et de contenter ces mille désirs enfantins qui assiégent les jeunes cœurs, mobiles et changeants comme les couleurs de l'arc-en-ciel. Allait-il au marché le matin, ce qu'il recherchait tout d'abord c'était l'étalage du fleuriste; il voulait pour elle le plus beau bouquet, pour elle la plus belle pêche et la plus grosse orange. Ce qui le charmait surtout, c'était d'apercevoir au retour cette jolie tête, dorée comme un rayon de soleil, l'attendant sur le seuil de la porte, toute prête à lui faire sa question ingénue: «Eh bien! père Tom, que m'apportez-vous aujourd'hui?»
L'affection d'Éva n'était pas moins zélée dans sa reconnaissance. Ce n'était qu'une enfant, mais elle avait le suprême talent de bien lire. Son oreille délicate et musicale, son imagination vive et poétique, un instinct sympathique qui lui révélait tout à coup le grand et le beau, la rendaient propre à faire de la Bible une lecture telle, que Tom n'en avait jamais entendu de pareille. Elle lut d'abord pour plaire à son humble ami; puis cette ardente nature, comme une jeune vigne jetant ses vrilles flexibles et souples, se suspendit bientôt à l'arbre majestueux du peuple juif. Éva s'éprit de ce livre parce qu'il la touchait et qu'il produisait en elle ces émotions profondes et obscures, si chères à l'imagination des enfants.
Ce qui lui plaisait surtout, c'était la révélation et les prophéties. Les images merveilleuses et mystiques et le langage ardent l'impressionnaient d'autant plus qu'elle les saisissait moins. La jeune enfant et le vieil enfant étaient toujours dans un merveilleux accord. Tout ce qu'ils savaient, c'est que le livre leur parlait d'une gloire qui leur serait révélée plus tard, de quelque chose de meilleur qui arriverait un jour et qui ferait la joie de leur âme, sans qu'ils comprissent pourtant comment cela se pourrait faire.... Mais, s'il n'en est pas ainsi dans les sciences physiques, dans les sciences morales, du moins, il n'est pas besoin de comprendre pour profiter.... L'âme, une étrangère timide, s'éveille entre deux éternités confuses: l'éternel passé, l'éternel avenir! La lumière ne brille autour d'elle que dans un bien étroit espace; il faut donc qu'elle s'élance vers l'inconnu, et les voix mystérieuses, et les ombres mouvantes qui viennent à elle, se détachant de la colonne obscure de l'inspiration, trouvent toujours des échos et des réponses dans cette nature humaine, pleine d'attente.... Les images mystiques sont comme autant de perles et de talismans couverts d'hiéroglyphes incompréhensibles, que l'on enferme dans son sein, en attendant le jour où l'on pourra les lire.
A cette époque de notre histoire, toute la maison de Saint-Clare est établie dans la villa du lac Pontchartrain. Les chaleurs de l'été ont chassé de la ville poudreuse et embrasée tous ceux qui peuvent la fuir et gagner les bords du lac, rafraîchis par les soupirs de la brise marine.
La villa de Saint-Clare était un cottage comme on en voit dans les Indes Orientales. Elle était entourée de légères galeries en bambous, et s'ouvrait de toutes parts sur des jardins et des parcs. Le grand salon dominait un jardin embaumé des fleurs des tropiques, et où se rencontraient les plus merveilleuses plantes. Des sentiers, qui se contournaient en spirales tortueuses, descendaient jusqu'au bord du lac, dont la nappe argentée miroitait sous les rayons du soleil, tableau changeant toujours, toujours charmant!
Maintenant le soleil se couche dans ses torrents d'or fluide, qui semblent inonder l'horizon d'un déluge de rayons et faire des eaux comme un autre ciel étincelant. Le lac était rayé de pourpre et d'or; çà et là brillaient les blanches ailes des vaisseaux comme autant de fantômes qui passent; l'œil des petites étoiles scintillait sous leur paupière d'or, pendant qu'elles se regardaient toutes tremblantes dans le miroir des eaux.
Évangéline et Tom étaient assis sur un siége de mousse, dans le jardin. C'était un dimanche soir. La Bible d'Éva était ouverte sur ses genoux. Elle lisait:
«Et je vis une mer de verre mêlée de feu.»
«Tom, dit-elle en s'interrompant tout à coup et en montrant le lac, c'est bien cela!