Il prit son chapeau et quitta le salon.
Tom le suivit jusqu'à la porte de la cour et lui demanda s'il devait l'accompagner.
«Non, mon garçon, je serai ici dans une heure...»
Tom s'assit sous la véranda.
C'était une splendide soirée: Tom regardait le jet d'eau, dont l'écume s'argentait sous les rayons d'un magnifique clair de lune.... il écoutait le murmure des eaux.... il pensait à sa famille et à sa maison.... Il se disait que bientôt il serait libre..., que bientôt il pourrait les revoir.... il se disait qu'à force de travail il rachèterait sa femme et ses enfants.... Il éprouvait une sorte de joie à sentir les muscles de ses bras puissants, en songeant que bientôt ses bras seraient à lui, et qu'ils conquerraient la liberté de sa famille.... Il pensa à son jeune maître, et adressa pour lui au ciel sa prière accoutumée.... Puis il pensa encore à cette belle Évangéline, maintenant parmi les anges.... et bientôt il s'imagina que ce visage brillant et ces cheveux d'or sortaient de l'écume étincelante de la fontaine et paraissaient devant lui.... Il s'endormit et il rêva qu'il la voyait venir à lui, légère et bondissante comme autrefois.... une guirlande de jasmin dans ses cheveux, les joues animées et l'œil rayonnant de joie. Puis, pendant qu'il la regardait, elle s'éleva lentement du sol, ses joues devinrent plus pâles, ses yeux profonds avaient des rayons divins, un nimbe d'or entourait sa tête.... Et la vision s'évanouit.
Tom fut réveillé par un violent coup de marteau et un bruit de pas et de voix à la porte.
Il courut ouvrir.... Des hommes entrèrent.... Ils portaient sur une civière un corps enveloppé dans un manteau: la lumière de la lampe tombait en plein sur le visage. Tom poussa un cri perçant.... le cri de l'effroi et du désespoir.... Ce cri retentit dans toute la maison.... Les hommes s'avancèrent, avec leur fardeau, jusqu'à la porte du salon, où miss Ophélia tricotait.
Saint-Clare était entré dans un café, pour lire un journal du soir. Une querelle s'était élevée entre deux hommes, un peu excités par la boisson. Saint-Clare et quelques autres personnes avaient voulu les séparer. Saint-Clare, en s'efforçant de désarmer un des deux hommes, avait reçu un coup de couteau dans le côté.
La maison se remplit bientôt de gémissements, de pleurs, de cris et de lamentations; les esclaves désespérés s'arrachaient les cheveux, se jetaient par terre, ou couraient, éperdus, dans toutes les directions; Marie avait des crises nerveuses; Tom et miss Ophélia gardaient seuls quelque présence d'esprit. Miss Ophélia fit disposer un des sofas du salon; on étendit dessus le blessé tout sanglant. Saint-Clare s'était évanoui de douleur et de faiblesse, à bout de sang. Miss Ophélia lui fit respirer des sels. Il revint à lui, ouvrit les yeux, les promena tout autour de l'appartement, et les arrêta enfin sur le portrait de sa mère.