C'est par politesse que nous avons employé jusqu'ici le mot de gentlemen[1]. Un de ces deux hommes, quand on l'examinait avec attention, ne paraissait pas mériter cette qualification: il n'avait vraiment pas la mine d'un gentleman. Il était court et épais; ses traits étaient grossiers et communs; son air à la fois prétentieux et insolent révélait l'homme d'une condition inférieure voulant se pousser dans le monde et faire sa route en jouant des coudes. Il avait une mise exagérée: gilet brillant et de toutes couleurs, cravate bleue semée de points jaunes, et nœud pimpant, tout à fait en harmonie avec l'aspect du personnage. Ses mains, courtes et larges, étaient surabondamment ornées d'anneaux. Il portait une massive chaîne de montre en or, avec une grappe de breloques gigantesques; il avait l'habitude, dans l'ardeur de la conversation, de les faire sonner et retentir avec des marques de vive satisfaction. Sa conversation était un défi audacieux jeté sans cesse à la grammaire de Muray; il avait soin de temps en temps de la munir de termes assez profanes, que notre vif désir d'être exact ne nous permet cependant point de rapporter.

Son compagnon, M. Shelby, avait au contraire toute l'apparence d'un gentleman. La scène se passait chez lui; l'arrangement et la tenue de la maison indiquaient une condition aisée et même opulente. Ainsi que nous l'avons déjà dit, la discussion était vive entre ces deux hommes.

«Voilà comme j'entends arranger l'affaire, disait M. Shelby.

—De cette façon-là je ne puis pas, monsieur Shelby, je ne puis pas! reprenait l'autre, en élevant un verre de vin entre ses yeux et la lumière.

—Cependant, Haley, Tom est un rare sujet; sur ma parole, il vaudrait cette somme par toute la terre: un homme rangé, honnête, capable, et qui fait marcher ma ferme comme une horloge.

—Honnête! vous voulez dire autant qu'un nègre peut l'être, reprit Haley, en se servant un verre d'eau-de-vie.

—Non, je veux dire réellement honnête, rangé, sensible et pieux. Il doit sa religion à une mission ambulante[2], qui passait il y a quatre ans par ici; je crois sa religion vraie. Je lui ai confié depuis tout ce que j'ai, argent, maison, chevaux; je le laisse aller et venir dans le pays; toujours et partout je l'ai trouvé exact et fidèle.

—Il y a des gens, fit Haley avec un geste naïf, qui ne croient pas que les nègres soient véritablement religieux; pour moi, je le crois: dans un des derniers lots que j'ai eus à Orléans, je suis tombé sur un individu—une bonne rencontre—si doux, si paisible! c'était un plaisir de l'entendre prier. Il m'a rapporté une somme assez ronde.... Je l'achetai bon marché d'un homme qui était obligé de vendre; j'ai réalisé avec lui six cents[3]. Oui, j'estime que la religion est une bonne chose dans un nègre, quand l'article n'est pas falsifié....

—Eh bien! reprit l'autre, Tom est vraiment l'article non falsifié. Dernièrement je l'ai envoyé à Cincinnati, seul, pour faire mes affaires et me rapporter cinq cents dollars. «Tom, lui dis-je, j'ai confiance en vous, parce que vous êtes chrétien.... Je sais que vous ne me volerez pas.» Tom revint; j'en étais sûr.... Quelques misérables lui dirent: «Tom! pourquoi ne fuis-tu pas?... Va au Canada!...—Ah! je ne puis pas, répondit-il.... Mon maître a eu confiance en moi!»—On m'a redit ça! Je suis fâché de me séparer de Tom, je dois l'avouer.... Allons! ce sera la balance de notre compte, Haley.... Ce sera cela.... si vous avez un peu de conscience.

—J'ai autant de conscience qu'un homme d'affaires puisse en avoir pour jurer dessus, dit le marchand en manière de plaisanterie, et je suis prêt à faire tout ce qui est raisonnable pour obliger mes amis.... mais les temps sont durs, vraiment trop durs.»