Combien de temps dura cette extase, Tom lui-même ne le sut jamais. Quand il revint à lui, le feu s'était éteint, la rosée abondante et pénétrante avait mouillé ses vêtements; mais la crise terrible était passée, et, dans la joie qui remplissait son âme, il ne sentait ni la faim, ni le froid, ni l'outrage, ni la misère! Oui, dans le plus profond de son cœur, à ce même instant, il renonça pour jamais à toutes les espérances de la vie présente, et il offrit sa propre volonté en sacrifice d'immolation au Dieu infini! puis il porta ses regards vers ces étoiles, silencieuses, éternelles images de ces troupes d'anges qui ne cessent jamais d'abaisser leurs regards sur l'homme, et dans la solitude de la nuit il entendit retentir les paroles triomphantes d'un hymne qu'il avait souvent chanté dans des jours plus heureux, mais jamais avec un tel sentiment:

La terre se fondra comme se fond la neige,
Et le soleil s'éteindra dans les cieux;
Mais le Seigneur, mon Dieu, qui me protége,
D'un éternel éclat brille devant mes yeux.
Je meurs! Au séjour des étoiles
Les anges dans leurs bras m'ont déjà transporté,
Et ma main soulève les voiles
Qui cachent les secrets de l'immortalité.
Passez, passez toujours, fugitives années!
Les siècles par milliers sur nous s'en vont glissant;
De rayons éternels nos têtes couronnées
Auront, à tout moment du cycle renaissant;
Autant de jours qu'en commençant!

Ceux de nos lecteurs qui ont étudié les mœurs religieuses des esclaves ont dû entendre plusieurs fois des récits pareils à ceux que nous venons de faire. Nous en avons nous-même, et de leurs lèvres, recueilli de fort touchants. Les psychologues nous parlent d'un certain état dans lequel les sentiments et les idées acquièrent une telle influence et une telle intensité, qu'ils s'emparent des sens extérieurs et les contraignent à leur obéir et à rendre palpable et visible le rêve intérieur. Qui pourra jamais dire jusqu'où l'esprit souverain et dominateur peut amener notre pauvre machine humaine? Qui connaît tous les moyens qu'on emploie pour consoler les affligés? Si le pauvre esclave abandonné croit que Jésus lui est apparu et lui a parlé, qui donc osera le contredire? N'a-t-il pas annoncé que sa mission était de soulager ceux qui souffrent et de délivrer ceux qu'on opprime?

Les lueurs blanchâtres de l'aube rappelèrent les travailleurs aux champs. Parmi ces malheureux chancelants, accablés, il y en avait un qui marchait d'un pas triomphant; car plus ferme que le sol même sur lequel il marchait était sa foi dans le souverain, dans l'éternel amour! Ah! Legree, tu peux maintenant essayer tes forces! le chagrin, l'humiliation, l'angoisse, le besoin, la perte de toute chose ne feront que le précipiter dans la voie qui le conduira au sanctuaire éternel, où il sera pontife et roi dans le sein de Dieu!

Depuis cet instant, une impénétrable atmosphère de calme et de paix entoura l'humble cœur de l'opprimé. Le Sauveur, toujours présent, faisait sa demeure dans son âme! C'en est fait de ces regrets terrestres, de ces regrets qui saignent! c'en est fait de ces fluctuations, et l'espérance, la crainte et le désir, la volonté humaine, résistante, luttante, sanglante, était abîmée dans la volonté de Dieu. Il sentait si bien que c'était la fin du voyage, l'éternel bonheur lui semblait si proche, si vivant, que la vie était maintenant désarmée; elle ne pouvait plus rien contre lui!

C'était un changement qui n'échappait à personne. La joie et la gaieté lui revenaient. C'était une tranquillité qu'aucune insulte, aucune injure ne pouvaient plus troubler.

«Qu'a donc ce diable de Tom? demandait Legree à Sambo. Il y a quelques jours, il était sot et abattu; et le voilà maintenant gai comme un pinson!

—Dame! maître.... il songe peut-être à s'en aller.

—Je voudrais bien qu'il essayât, dit Legree avec une grimace sauvage.... Hein? s'il essayait, Sambo!