L'auteur espère avoir rendu justice à la noblesse, à la générosité, à l'humanité qui caractérisent un si grand nombre d'habitants du sud. Leur exemple nous empêche de désespérer de la race humaine.... Mais nous le demanderons à tous ceux qui connaissent le monde, de tels caractères sont-ils communs, où que ce soit qu'on veuille les chercher?
Pendant de longues années, l'auteur évita dans ses conversations et dans ses lectures de s'occuper de l'esclavage. C'était un sujet trop pénible pour qu'il osât y porter ses investigations.... Il espérait d'ailleurs que les progrès de la civilisation en auraient fait prompte et bonne justice. Mais depuis l'acte législatif de 1850, depuis qu'il a appris, avec autant de surprise que d'effroi, qu'un peuple humain et chrétien imposait comme un devoir aux citoyens de faire réintégrer l'esclave fugitif; depuis que des hommes honorables, bons, compatissants, si l'on veut, ont délibéré et discuté sur le point de vue religieux de la question, l'auteur s'est dit: «Non! ces hommes, ces chrétiens ne savent pas ce que c'est que l'esclavage! S'ils le savaient, ils n'auraient jamais soutenu une telle discussion!» Depuis ce moment l'auteur n'eut plus qu'un seul désir: faire voir l'esclavage dans un drame d'une réalité vivante. Il a essayé de montrer tout: le pire et le meilleur. Il pense en avoir présenté assez heureusement les aspects favorables.... Mais qui révélera, qui révélera jamais les mystères cachés sous l'ombre fatale, dans cette vallée de douleurs? Habitants du sud! hommes et femmes au cœur noble et généreux, dont la vertu et la magnanimité ont grandi en même temps que grandissaient vos épreuves, c'est à vous que nous ferons appel!...
Dans le secret de vos âmes, dans vos conversations intimes, n'avez-vous pas maintes fois senti qu'il y a dans ce système maudit des maux et des douleurs dont nos tableaux ne sont que l'imparfaite esquisse? Pourrait-il en être autrement? L'homme est-il donc une créature à qui l'on puisse confier un pouvoir irresponsable? Et le système de l'esclavage, en refusant à l'esclave tout droit légal de témoignage ne fait-il pas de chaque propriétaire un despote irresponsable? Ne voit-on pas trop clairement les conséquences qui doivent résulter de cette théorie?... Oui, hommes d'honneur, hommes justes et humains, il y a parmi vous un sentiment public, mais il y a aussi un autre sentiment public parmi de vils coquins pleins de brutalité!... Et ces vils coquins, la loi ne leur accorde-t-elle pas le droit de posséder des esclaves, aussi bien qu'aux plus purs et aux meilleurs d'entre vous? Et qui donc osera dire que l'honneur, la justice, l'élévation et la tendresse des sentiments soient quelque part en ce monde le lot de la majorité?
La loi américaine regarde maintenant comme un acte de piraterie la traite des esclaves.
Mais ne résulte-t-il point de l'esclavage américain une traite aussi régulière qu'on en vit jamais sur les côtes d'Afrique?... Et qui pourra dire tous les cœurs qu'elle a brisés?
Nous n'avons donné qu'une faible esquisse, qu'une peinture effacée des angoisses et du désespoir qui, maintenant encore, au moment même où nous écrivons, déchirent des milliers d'âmes par la dispersion des familles, par toutes les tortures infligées à une race sensible et sans défense. Ne voit-on pas chaque jour des mères poussées au meurtre de leurs enfants? et elles-mêmes, ne les voit-on pas chercher dans la mort un refuge contre des maux plus cruels que la mort? Qui donc inventera des tragédies plus poignantes que les scènes qui se passent chaque jour et à chaque heure dans notre pays, à l'ombre des lois américaines, à l'ombre de la croix du Christ?
Et maintenant, hommes et femmes de l'Amérique, dites-moi si c'est une chose qu'il faille traiter légèrement, qu'il faille défendre, ou seulement qu'il faille taire! Fermiers du Massachussets, du New-Hampshire, du Vermont, du Connecticut, qui lisez ce livre près de la flamme joyeuse de votre feu d'hiver, armateurs du Maine, marins au cœur vaillant, est-ce là une chose que vous deviez encourager! Braves et généreux habitants de New-York, fermiers de ce riche et brillant Ohio ou des vastes prairies, répondez! est-ce là une chose que vous deviez protéger? Et vous, mères américaines, vous qui avez appris, auprès du berceau de vos enfants, à aimer l'humanité, à compatir à ses maux, par l'amour sacré que vous avez pour votre enfant, par la joie que vous donne ce premier-né, si beau dans son innocence.... par la pitié, par la tendresse maternelle avec laquelle vous avez guidé ses croissantes années, au nom des inquiétudes qu'il vous a causées, des prières que vous avez soupirées pour le salut de son âme éternelle, je vous en conjure! ayez pitié de ces mères qui ont autant d'affection que vous, et qui n'ont pas le droit légal de protéger, de guider, d'élever l'enfant de leurs entrailles! Oh! par l'heure terrible de la maladie, par le regard de ces yeux mourants que vous n'oublierez jamais, par ces derniers cris que vous avez entendus, quand déjà vous ne pouviez plus ni sauver ni soulager, par ce petit berceau vide, silencieuse et douloureuse demeure, je vous en conjure! pitié pour ces mères condamnées à pleurer éternellement leurs enfants!... O mères américaines, dites-moi! l'esclavage est-il une chose qu'il faille défendre, encourager, ou seulement passer sous silence?
Direz-vous que les habitants des États libres n'ont rien à faire, ne peuvent rien faire pour ou contre lui? Plût à Dieu que cela fût! mais cela n'est pas! Les États libres ont soutenu, défendu, protégé; et devant Dieu ils sont plus coupables encore que ceux du sud, parce qu'ils n'ont pas pour eux l'excuse de l'éducation et de l'habitude.
Si autrefois les mères des États libres eussent eu les sentiments qu'elles devaient avoir, les fils des États libres n'eussent pas été les plus terribles maîtres des esclaves, leur cruauté ne fût pas devenue proverbiale, ils n'auraient pas été les complices de l'extension de l'esclavage dans notre commune patrie, et, à l'heure qu'il est, ils ne trafiqueraient pas, comme d'une marchandise, du corps et de l'âme des hommes, qui jouent le même rôle que l'argent dans leurs transactions commerciales! Dans les cités mêmes du nord, on vend et on achète une multitude d'esclaves qui passent sur le marché.... Prétendra-t-on, dans ce cas-là, que le sud soit seul coupable?
Hommes du nord, femmes du nord, chrétiens du nord, vous avez autre chose à faire que de dénoncer vos frères du sud! voyez le mal qui se fait parmi vous!