—Dites-moi! reprit-elle, est-il vrai qu'on ait fait passer une loi pour empêcher de donner à manger et à boire à ces pauvres gens de couleur qui viennent par ici?... J'ai entendu parler de cette loi; mais je ne pense pas qu'une assemblée chrétienne consente jamais à la voter.
—Quoi! Mary, allez-vous vous lancer dans la politique maintenant?
—Quelle folie! je ne donnerais pas, généralement parlant, un fétu de toute votre politique; mais j'estime qu'une pareille loi serait cruelle et antichrétienne. J'espère qu'elle n'a pas été votée.
—On a voté, ma chère, une loi qui défend d'assister les esclaves qui nous arrivent du Kentucky. Ces enragés abolitionnistes ont tant fait que nos frères du Kentucky sont très-irrités, et il semble nécessaire et à la fois sage et chrétien que notre État fasse quelque chose pour les rassurer.
—Et quelle est cette loi? Elle ne vous défend pas, sans doute, d'abriter une nuit ces pauvres créatures?... Le défend-elle? Défend-elle de leur donner un bon repas, quelques vieux habits, et de les renvoyer tranquillement à leurs affaires?
—Eh mais, ma chère, tout cela ce serait les assister et les aider, vous sentez bien.»
Mme Bird était une petite femme timide et rougissante, d'à peu près quatre pieds de haut, avec deux yeux bleus, un teint de fleur de pêcher, et la plus jolie, la plus douce voix du monde; quant au courage, une poule d'Inde d'une taille médiocre la mettait en fuite au premier gloussement. Un chien de garde de médiocre apparence la réduisait à merci, rien qu'en lui montrant les dents. Son mari et ses enfants étaient tout son univers; elle les gouvernait par la douceur et la persuasion bien plus que par le raisonnement et l'autorité. Il n'y avait qu'une chose qui pût l'animer: tout ce qui ressemblait à de la cruauté la jetait dans une colère d'autant plus alarmante qu'elle faisait un contraste inexplicable avec la douceur habituelle de son caractère. Elle, qui était la plus indulgente et la plus tendre des mères, elle avait cependant infligé un très-sévère châtiment à ses enfants, qu'elle avait surpris un jour ligués avec de mauvais garnements du voisinage pour assommer à coups de pierres un pauvre petit chat sans défense.
«J'en ai porté longtemps les marques, disait à ce sujet un des enfants. Ma mère vint à moi si furieuse, que je la crus folle. Je fus fouetté et envoyé au lit sans souper, avant même d'avoir eu le temps de savoir de quoi il s'agissait.... puis j'entendis ma mère qui pleurait derrière la porte; cela me fit encore plus de mal que tout le reste!... Je puis bien vous assurer, ajoutait-il, que depuis nous ne jetâmes plus de pierres aux chats.»