M. Bird se détourna et alla vers la fenêtre; Mme Bird fondit en larmes, mais retrouvant bientôt la parole, elle lui dit:
«Pourquoi cette question? Oui, j'ai perdu un petit enfant.
—Alors vous compatirez à ma peine. Moi j'en ai perdu deux, l'un après l'autre. Je les ai laissés dans la terre d'où je viens. Il ne me reste plus que celui-ci. Je n'ai pas dormi une nuit qu'il ne fût à mes côtés. C'était tout ce que j'avais au monde, ma consolation, mon orgueil, ma pensée du jour et de la nuit. Eh bien! madame, ils allaient me l'arracher pour le vendre, le vendre aux marchands du sud, pour qu'il s'en allât tout seul, lui, pauvre enfant qui ne m'a jamais quittée de sa vie! Je n'ai pas pu supporter cela, madame. Je savais bien que, si on l'emmenait, je ne serais plus capable de rien, et, quand j'ai su qu'il était vendu, que les papiers étaient signés, je l'ai pris et je suis partie pendant la nuit. Ils m'ont donné la chasse. Celui qui m'a achetée, et quelques-uns des esclaves du maître, ils me tenaient, je les entendais, je les sentais.... j'ai sauté sur les glaces. Comment ai-je passé? je ne le sais pas; mais j'ai vu tout d'abord un homme qui m'aidait à gravir la rive.»
Elle ne pleurait ni ne sanglotait. Elle en était arrivée à ce point de douleur où la source des larmes est tarie; mais, autour d'elle, chacun montrait à sa manière la sympathie de son cœur.
Les deux petits enfants, après avoir inutilement fouillé dans leur poche pour y chercher ce mouchoir que les enfants n'y trouvent jamais (les mères le savent bien!), finirent par se jeter sur les jupes de leur mère, pleurant et sanglotant, et s'essuyant le nez et les yeux avec sa belle robe. Mme Bird s'était complétement caché le visage dans son mouchoir, et la vieille Dina, dont les larmes coulaient par torrents sur son honnête visage de négresse, s'écriait: «Que Dieu ait pitié de nous!» On l'eût crue à quelques discours de mission. Le vieux Cudjox se frottait très-fort les yeux sur ses manches, faisait force grimaces, et répondait sur le même ton avec la plus vive ferveur. Notre sénateur, en sa qualité d'homme d'État, ne pouvait pleurer comme un autre homme: il tourna le dos à la compagnie, alla regarder à la fenêtre, soufflant, essuyant ses lunettes, mais se mouchant assez souvent pour faire naître des soupçons, s'il se fût trouvé là quelqu'un assez maître de soi pour faire des observations critiques.
«Comment se fait-il que vous m'ayez dit que vous aviez un bon maître? fit-il en se retournant tout à coup, et en réprimant des sanglots qui lui montaient à la gorge.
—Je l'ai dit parce que cela est, reprit Élisa: il était bon; ma maîtresse était bonne aussi, mais ils ne pouvaient se suffire; ils devaient! Je ne pourrais pas bien expliquer tout cela; mais il y avait un homme qui les tenait et qui leur faisait faire sa volonté. J'entendis monsieur dire à madame que mon enfant était vendu. Madame plaidait et suppliait en ma faveur; mais il disait qu'il ne pouvait pas, et que les papiers étaient signés. C'est alors que je pris mon enfant et que j'abandonnai la maison pour m'enfuir. Je savais bien que je ne pourrais plus vivre, lui parti, car c'est là tout ce que je possède en ce monde.
—N'avez-vous pas de mari?
—Pardon! mais il appartient à un autre homme. Son maître est très-dur pour lui et ne veut pas lui permettre de venir me voir.... Il devient de plus en plus cruel. Il le menace à chaque instant de l'envoyer dans le sud pour l'y faire vendre.... C'est bien comme si je ne devais jamais le revoir.»
Le ton tranquille avec lequel Élisa prononça ces mots eût pu faire croire à un observateur superficiel qu'elle était complétement insensible; mais on pouvait voir, en regardant ses grands yeux, que son désespoir n'était si calme qu'à force d'être profond.