«Maman! dit un des enfants en lui touchant le bras..., est-ce que vous allez donner ces choses?...

—Mes enfants, dit-elle d'une voix émue et pénétrante, mes chers enfants, si votre pauvre petit Henri bien-aimé nous regarde du haut du ciel, il sera bien heureux de nous voir agir ainsi! Allez! je n'aurais pas voulu donner ces objets à des heureux de ce monde; mais je les donne à une mère dont le cœur a été blessé plus encore que le mien; je les donne! Que Dieu donne avec eux ses bénédictions!»

Il y a dans ce monde des âmes choisies, dont les chagrins rejaillissent en joies pour les autres, dont les espérances terrestres, mises au tombeau avec des larmes, sont la semence d'où sort la fleur qui guérit, le baume qui console l'infortune et la douleur.

Telle était la jeune femme que nous voyons assise à côté de sa lampe, laissant couler lentement ses pleurs, tandis qu'elle se préparait à donner les doux souvenirs de l'enfant qu'elle avait perdu au pauvre enfant d'une autre, errante et poursuivie!

Au bout d'un instant, Mme Bird ouvrit une garde-robe, et, en tirant une ou deux robes simples, mais d'un bon user, et se plaçant à la table à ouvrage, l'aiguille, les ciseaux et le dé à la main, elle commença l'opération du rallongement dont son mari avait exprimé la nécessité. Elle travailla activement jusqu'à ce que la vieille horloge, placée dans un coin de la chambre, frappât les douze coups de minuit. Elle entendit alors le bruit sourd des roues s'arrêtant à la porte.

«Mary, dit M. Bird en entrant, son par-dessus à la main, allez l'éveiller; il faut que nous partions!»

Mme Bird se hâta de mettre dans une petite boîte les divers objets qu'elle avait rassemblés; elle ferma la boîte, et pria son mari de la déposer dans la voiture. Elle courut éveiller l'étrangère. Bientôt, enveloppée d'un châle et d'un manteau, coiffée d'un chapeau de sa bienfaitrice, Élisa parut à la porte, son enfant entre les bras. «Montez! montez!» dit M. Bird. Mme Bird la poussa dans la voiture. Élisa s'appuya sur la portière et tendit sa main. Une main aussi belle et aussi blanche lui fut tendue en retour. Elle fixa son grand œil noir, plein d'émotion et de reconnaissance, sur le visage de Mme Bird. Elle parut vouloir parler. Elle essaya une ou deux fois: ses lèvres remuèrent, mais il n'en sortit aucun son. Elle leva au ciel un de ces regards que l'on n'oublie jamais, se renversa sur le siége et couvrit son visage. La voiture partit.

Quelle situation pour un sénateur patriote, qui toute la semaine a éperonné le zèle de la législature de son pays pour faire voter les résolutions les plus sévères contre les esclaves fugitifs, ceux qui les accueillent et ceux qui les assistent!

Notre législateur n'avait été dépassé par aucun de ses confrères à Washington dans ce genre d'éloquence qui a porté si haut la gloire de nos sénateurs. Avec quelle sublimité s'était-il assis, les mains dans ses poches, raillant la sentimentale faiblesse de ceux qui placent le bien-être de quelque misérable fugitif avant les grands intérêts de l'État!

Sur cette question-là, il était hardi comme un lion; il était «puissamment convaincu,» et il avait fait passer sa conviction dans l'âme de l'assemblée. Mais alors il ne connaissait d'un fugitif que les lettres qui écrivent ce nom, ou tout au plus la caricature, trouvée dans un journal, d'un homme qui passe avec sa canne et son paquet. Mais la magie toute-puissante d'un malheur réel et présent, un œil humain qui implore, une main humaine, pâle et tremblante, l'appel désespéré d'une agonie sans secours.... voilà une épreuve qu'il n'avait jamais subie; il n'avait jamais songé que l'esclave en fuite pût être une malheureuse mère, un enfant sans défense, comme celui qui portait maintenant la petite casquette,—il l'avait reconnue,—de son pauvre enfant mort!