Il n'en a pas été de même dans la comparaison que je n'ai pu m'empêcher d'établir entre la société que je voyais le plus habituellement à Rome et celle que je retrouvais après ma longue absence. Cette fois, l'avantage est resté tout entier aux beautés éloignées, sinon étrangères, et le proverbe «les absents ont tort», m'a paru complétement faux.

Malgré tous mes efforts pour détourner la conversation de pareils sujets, on s'obstine à me parler art, musique, haute poésie; et Dieu sait comme on en parle en province!... des idées si étranges, des jugements faits pour déconcerter un artiste et lui figer le sang dans les veines, et par-dessus tout le plus horrible sang-froid. On dirait, à les entendre causer de Byron, de Gœthe, de Beethoven, qu'il s'agit de quelque tailleur ou bottier, dont le talent s'écarte un peu de la ligne ordinaire; rien n'est assez bon pour eux; jamais de respect ni d'enthousiasme; ces gens-là feraient volontiers de feuilles de rose la litière de leurs chevaux. De sorte que, vivant au milieu du monde, je demeure dans le plus profond et le plus cruel isolement. Puis j'étouffe par défaut de musique; je n'ai plus à espérer le soir le piano de mademoiselle Louise, ni les sublimes adagios qu'elle avait la bonté de me jouer, sans que mon obstination à les lui faire répéter pût altérer sa patience ou nuire à l'expression de son jeu. Je vous vois rire, madame; vous dites, sans doute, que je ne sais ni ce que je veux ni où je voudrais être, que je suis à demi fou. A cela je vous répondrai que je sais parfaitement bien ce que je veux, mais que, pour ma mezza pazzia, comme on s'accorde assez généralement à m'en gratifier et que dans beaucoup de circonstances il y a un grand avantage à passer pour fou, j'en prends facilement mon parti. Mon père avait imaginé ces jours-ci un singulier moyen de me rendre sage. Il voulait me marier. Présumant, à tort ou à raison, sur des données à lui connues, que ma recherche serait bien accueillie d'une personne fort riche, il m'engageait très-fortement à me présenter, par la raison péremptoire qu'un jeune homme qui n'aura jamais qu'un patrimoine d'une centaine de mille francs ne doit pas négliger l'occasion d'en épouser trois cent mille comptant, et autant en expectative. J'en ai ri pendant quelque temps, comme d'une plaisanterie; mais, les instances de mon père devenant plus vives, j'ai été obligé de déclarer fort catégoriquement que je me sentais incapable d'aimer jamais la personne dont il s'agissait et que je n'étais à vendre à aucun prix. La discussion s'est terminée là; mais j'en ai été désagréablement affecté, je me croyais mieux connu de mon père. Au fond, madame, ne me donnez-vous pas raison?...

Après une maladie de Marie-Louise, l'empereur dit à M. Dubois, qui l'avait soignée: «Que vous faut-il, Dubois? de l'argent ou des honneurs.—Sire, de l'argent et des honneurs.» Si pareille question m'était adressée: «Voulez-vous de l'argent, de l'amour ou de la liberté...?», je dirais bien aussi: «De la liberté, de l'amour et de l'argent.» Mais, comme ce ne sera jamais à un Napoléon que je ferai semblable réponse, je renoncerai toujours à l'argent pour garder ou obtenir l'un des deux autres, quelque Vanloo que cela soit. J'aurais bien voulu envoyer à mademoiselle Louise quelque petite composition dans le genre de celles qu'elle aime; mais ce que j'avais écrit ne me paraissant pas digne d'exciter le sourire d'approbation du gracieux Ariel, j'ai suivi le conseil de mon amour-propre et je l'ai brûlé. Je crains de ne pas être plus heureux de longtemps, car, au lieu de composer, je suis forcé de copier moi-même les parties d'un nouvel ouvrage que je donnerai à Paris au mois de décembre, si l'émeute et le choléra veulent bien le permettre. Vous avez eu la bonté, madame, de me faire espérer pour cette occasion des lettres d'introduction auprès de mademoiselle Allard et de madame Duchambge, et ce que vous m'avez dit de ces deux dames me fait attacher beaucoup de prix à faire leur connaissance. Mon passage à Paris n'aura lieu qu'à la fin de l'année, ainsi que je m'y suis engagé envers M. Horace, et, immédiatement après avoir lâché ma bordée vocale et instrumentale, je partirai pour Berlin à pleines voiles. Mais je m'aperçois que j'ai étrangement abusé de la liberté de vous ennuyer, et, tout honteux, je m'empresse de finir en vous priant de me pardonner ma loquacité.

XV.

A M. FERDINAND HILLER.

La Côte, ce 7 août 1832.

Qu'il a un drôle d'esprit, piquant, agaçant, coquet, cet Hiller! Si nous étions tous les deux femmes, avec la manière de sentir que nous avons, je la détesterais; si lui seulement était femme, je la haïrais avec crispation, tant j'abhorre les coquettes. La Providence a donc tout fait pour le mieux, comme disent les jobards, en nous jetant tous les deux sur le globe, armés du sexe masculin.

Non, mon cher mauvais plaisant, vous n'avez pas pu faire autrement que de me faire attendre deux mois votre réponse; mais je ne puis pas non plus faire autrement que de vous en vouloir, et d'avoir perdu radicalement la confiance dans vos promesses de ce genre. Comme je ne m'en fâche pas beaucoup ou, du moins, comme je n'y mets pas beaucoup d'amour-propre, je vous avais écrit une seconde lettre de Grenoble; mais, six heures après, réfléchissant à ce qu'elle contenait, je l'ai brûlée. «Il y a des choses, disait Napoléon, qu'il ne faut jamais dire; à plus forte raison, faut-il se garder de les écrire.» Oh! Napoléon! Napoléon!... Allons, voilà la poche de l'enthousiasme qui va crever... Pour empêcher ce malheur, je vais, au lieu de vous parler de lui, de ses ouvrages en Lombardie, de ses traces sublimes que j'ai suivies jusqu'aux Alpes en revenant en France, je vais vous parler de trois grosses fautes de français que contient votre lettre!! Oh!!!... Puisque vous apprenez le latin, je vais me faire pédagogue. 1º Il ne faut point d'accent sur negre; 2º vous dites que je trouve ici «des grands amusements»: il faut de grands amusements; 3º «Il est possible que Mendelssohn l'aura»:—que Mendelssohn l'ait.

Profitez de cette leçon.

Ouf!