«Voilà un ouvrage, me dit Corsino, sur lequel vous exerceriez votre talent de ne rien dire, si vous aviez à en rendre compte; et c'est bien là, il faut en convenir, la pire de toutes les critiques.—Comment cela? je tâche pourtant de toujours dire quelque chose dans mes malheureux feuilletons. Seulement, je cherche à en varier la forme: ce que vous appelez ne rien dire est souvent une façon fort claire de parler.—Oui, et d'une méchanceté diabolique que des Français seuls pouvaient inventer. Je veux en faire juges ces messieurs. J'ai la collection des bouquets à Chloris que vous avez faits jusqu'à ce jour; je vais la chercher, pour qu'ils apprécient le parfum des fleurs qui les composent.» (Il sort.) Dervinck s'adressant à moi: Je ne sais trop ce qu'il veut dire avec vos bouquets à Chloris. Nous autres Allemands, faisons aussi de la critique; mais notre façon de la faire est toute simple: un nouvel ouvrage paraît, nous allons l'entendre, et si, après l'avoir attentivement écouté, il nous semble beau, grand, original, nous écrivons...—Qu'il est détestable, dit Winter qui a composé un mauvais ballet. (Corsino rentrant, un paquet de journaux à la main.) «Voici, messieurs, ces chefs-d'œuvre d'aménité et de bienveillance. Étudions-les. Vous remarquerez d'abord que, s'il veut bafouer l'auteur d'un livret sans faire la moindre observation sur sa poésie, il emploie le moyen atroce de raconter la pièce en vers qui se suivent comme de la prose. Voyez le flatteur effet que cela produit. Je prends une scène au hasard: voici une troupe d'Arabes, marchant à pas comptés et chantant selon l'usage: «Taisons-nous! cachons-nous! faisons silence!» Le critique décrit ainsi la scène:

Ils s'éloignent sans bruit, dans l'ombre de la nuit; mais un groupe les suit. Le caïd, gros bonhomme, le dos un peu voûté, assez peu fier, en somme, de son autorité, craint, en faisant sa ronde, quelque encontre féconde en mauvais coups, puis, crac! d'être mis en un sac et lancé des murailles des gens sans entrailles, et de trouver la mort au port.

Il n'a pas fait vingt pas, que de grands coups de gaules tombant sur ses épaules vous le jettent à bas. «Au secours: on m'assomme! au meurtre!» Un galant homme fait fuir les assassins, appelle les voisins: une jeune voisine, à la mine assassine, en jupon court, accourt. Et le battu de geindre, de crier, de se plaindre, en contant l'accident. «Il me manque une dent! j'en mourrai! misérable! Il m'a rompu le râble! il a tapé trop dur, c'est sûr.

En voici une autre dans laquelle les vers de l'auteur du livret précèdent et suivent la fausse prose du critique, de manière à produire un grotesque mélange. Il s'agit d'un jeune homme qu'on veut retenir en otage pour dettes.

ALBERT.

Grand Dieu!

RODOLPHE.

C'est juste, et, gage précieux,
La loi veut qu'il demeure en otage en ces lieux.

Zila se désole, Albert la console, mais le temps s'envole, ah! que devenir! Rodolphe l'invite à prendre pour gîte son château. Bien vite, Albert, il faut fuir. Allons, vieux juif, face de suif, prête à ce jeune homme une forte somme; il t'offre en garantie sa liberté, sa vie. Il signe, es-tu content?—Oui, voilà de l'argent.—Maintenant je l'emmène; aubergiste inhumaine! je ne vous dois plus rien! Viens, mon amour, mon bien!—Ah çà! mais, dit le comte, ce jeune gars m'affronte, il faut que je le dompte, ou je perdrai mon nom. Viens ça, fils d'Isaac, et tire de ton sac le billet de ce drôle. Il me le faut?—Comment? sans gain?—Sur ma parole, tu gagnes cent pour cent.

RODOLPHE.