Ah! j'ai eu une furieuse émotion le jour du concert, quand, après l'adagio (la scène d'amour) de Roméo et Juliette, le maître de chapelle, tout lacrymant, s'est écrié en français: «Non, non, non, il n'y a rien de plus beau!» Alors tout l'orchestre de se lever debout, et les fanfares de retentir, et un immense applaudissement... Il me semblait voir luire dans l'air le sourire serein de Shakspeare, et j'avais envie de dire: Father, are you content?
Je croîs vous avoir raconté le succès de Béatrice à Weimar.
Rien encore de commencé pour les Troyens; une question d'argent arrête tout. Puisque vous désirez connaître cette grosse partition, je ne puis résister au désir de vous l'envoyer. J'ai donc donné à relier ce matin une bonne épreuve, et vous l'aurez d'ici à huit à dix jours. Non, tout ne se passe pas à Troie. C'est écrit dans le système des Histoires de Shakspeare, et vous y retrouverez même, au dénouement, le sublime: Oculisque errantibus alto, quæsivit cœlo lucem ingemuitque repertâ. Seulement je vous prie, cher ami, de ne pas laisser sortir de vos mains cet exemplaire, l'ouvrage n'étant pas publié.
Je pars le 15 juin pour Strasbourg, où je vais diriger l'Enfance du Christ au festival du Bas-Rhin, le 22.
Le 1er août, je repartirai pour Bade, où nous allons remonter Béatrice.
Le prince de Hohenzollern m'a donné sa croix. La grand-duc de Weimar a voulu absolument écrire à sa cousine la duchesse de Hamilton (à mon sujet) une lettre destinée à être mise sous les yeux de l'empereur. La lettre a été lue, et l'on m'a fait venir au ministère, et j'ai dit tout ce que j'avais sur le cœur, sans gazer, sans ménager mes expressions, et l'on a été forcé de convenir que j'avais raison, et... il n'en sera que cela. Pauvre grand-duc! il croit impossible qu'un souverain ne s'intéresse pas aux arts... Il m'a bien grondé de ne plus vouloir rien faire.
—Le bon Dieu, m'a-t-il dit, ne vous a pas donné de telles facultés pour les laisser inactives.
Il m'a fait lire les Troyens, un soir à la cour, devant une vingtaine de personnes comprenant bien le français. Cela a produit beaucoup d'effet.
Adieu, cher ami; rappelez-moi au souvenir de madame Ferrand et de votre frère.