On me fait beaucoup d'éloges du travail du traducteur. Quant à moi, je l'ai surpris, malgré mon ignorance de la langue allemande, en flagrant délit d'infidélité en maint endroit. Il s'excuse mal, et cela m'irrite. C'est le même qui traduit mon livre A travers chants. Or figurez-vous que, dans cette phrase: «Cet adagio semble avoir été soupiré par l'archange Michel, un soir où, saisi d'un accès de mélancolie, il contemplait les mondes, debout au seuil de l'empyrée;» il a pris l'archange Michel pour Michel-Ange, le grand artiste florentin. Voyez le galimatias insensé qu'une telle substitution de personne doit faire dans la phrase allemande. N'y a-t-il pas de quoi pendre un tel traducteur?... Mais quoi! il m'est si dévoué, c'est un si excellent garçon!

Dieu vous garde de voir traduire votre Héros: on en ferait un traître! ou votre Traître: on en ferait un héros!

Mille amitiés dévouées.

Tâchez, cher ami, que je trouve sur ma table, à mon retour, une lettre de vous.

XCVIII

Paris, 9 mai 1863.

Cher ami,

Je suis ici depuis dix jours. J'ai reçu votre lettre ce matin; j'allais vous répondre longuement (j'ai tant de choses à vous dire!), quand il m'a fallu aller à l'Institut. J'en reviens très fatigué et très souffrant; je ne prends que le temps de vous envoyer dix lignes, puis je vais me coucher jusqu'à six heures. Vous ai-je raconté mon pèlerinage à Lowenberg, l'exécution de mes symphonies par l'orchestre du prince de Hohenzollern? Je ne sais.

Le matin de mon départ, ce brave prince m'a dit en m'embrassant: «Vous retournez en France, vous y trouverez des gens qui vous aiment..., dites-leur que je les aime.»