Cher ami,

Me voilà de retour de Vienne, et je vous écris trois lignes pour vous en informer. Je ne sais si l'Union vous a parlé du succès furieux de la Damnation de Faust en Autriche. En tout cas, sachez que c'est le plus grand que j'aie obtenu de ma vie. Il y avait trois mille auditeurs dans cette immense salle des Redoutes, quatre cents exécutants. L'enthousiasme a dépassé ce que je connaissais en ce genre. Le lendemain, ma chambre a été remplie de fleurs, de couronnes, de visiteurs, d'embrasseurs. Le soir, on m'a donné une fête, avec force discours en français et en allemand. Celui du prince Czartoriski surtout a fait sensation. J'ai été bien malade néanmoins; mais j'avais un incomparable chef d'orchestre, qui conduisait certaines répétitions quand je n'en pouvais plus.

Je vous envoie un fragment de journal français qui me tombe sous la main.

Adieu; si je vous savais plus content et mieux portant, je serais très heureux pour le quart d'heure.

Je vous embrasse de tout mon cœur.

CXXXII

Paris, 11 janvier 1867.

Cher ami,

Il est minuit; je vous écris de mon lit, comme toujours, et ma lettre vous arrivera dans votre lit, comme à l'ordinaire. Votre dernier billet m'a fait mal; j'ai vu vos souffrances dans son laconisme...—Je voulais vous répondre tout de suite, et d'intolérables douleurs, des sommeils de vingt heures, des bêtises médicales, des frictions de chloroforme, des boissons au laudanum, inutiles, fécondes en rêves fatigants, m'en ont empêché. Je vois bien maintenant quelle peine nous aurons à nous serrer la main. Vous ne pouvez pas bouger, et le moindre déplacement, du moins pendant les trois quarts et demi de l'année, me tue. Je n'ai pas d'idée de votre pays de Couzieux, de votre home (comme disent les Anglais), de votre existence, de votre entourage; je ne vous vois pas. Cela redouble ma tristesse à votre sujet...—Que faire?...—Ce voyage de Vienne m'a exterminé; le succès, la joie de tous ces enthousiasmes, cette immense exécution, etc., n'ont pu me garantir. Le froid de nos affreux climats m'est fatal. Mon cher Louis m'écrivait avant-hier et me parlait de ses promenades matinales à cheval dans les forêts de la Martinique, me décrivant cette végétation tropicale, le soleil, ce vrai soleil.... Voilà probablement ce qu'il nous faudrait à tous les deux, à vous et à moi. Qu'importe à la grande nature que nous mourions loin d'elle et sans connaître ses sublimes beautés!... Cher ami!—quel sot bruit de voitures secoue le silence de la nuit!—Paris humide, froid et boueux! Paris parisien!—voilà que tout se tait...—il dort du sommeil de l'injuste!...—Allons! l'insomnie sans phrases, comme disait un brigands de la première révolution.

Je vous enverrai Alceste dès que je pourrai sortir. Je n'ai pas compris votre question au sujet de la petite partition de la Damnation de Faust. Que voulez-vous dire en me demandant s'il y en a une autre que la première? quelle première? Le titre est celui-ci: Légende dramatique, en quatre actes. L'avez-vous?