Vous m'engagez, mon cher ami, à ne jamais manquer de franchise avec vous; mais j'en ai toujours eu, bien certainement. C'est que vous croyez peut-être que les raisons d'argent sont la cause du retard que vous avez éprouvé dans la réception de la Symphonie. En ce cas, vous vous trompez; car, lorsque je vous ai écrit que l'ouvrage n'était pas encore publié, cela était vrai. Je ne vous connais pas d'hier, et je savais bien que je ne devais pas me gêner à ce point avec vous. Quoi qu'il en soit, vous aurez l'ouvrage de Liszt aujourd'hui; dans peu, vous recevrez un exemplaire du Jeune Pâtre breton, gravé avec piano; je le publie moi-même, ainsi je n'ai pas besoin de vos vingt-cinq francs.

Je voudrais bien pouvoir vous envoyer Harold, qui porte votre nom et que vous n'avez pas. Cette symphonie a eu une recrudescence de succès à sa troisième exécution; je suis sûr que vous en seriez fou. Je la retoucherai encore dans quelques menus détails, et, l'année, prochaine, elle produira, je l'espère, encore plus de sensation.

Votre histoire d'Onslow m'a fait monter le rouge au visage; mais c'était d'indignation et de honte pour lui; Henriette a eu la faiblesse d'en pleurer. Figurez-vous que Onslow, ne venant à Paris qu'au mois de février ou de mars pour y passer seulement la moitié de l'année, ne s'est jamais trouvé dans la capitale à l'époque de nos concerts et n'a, en conséquence, jamais entendu ma Symphonie fantastique. Il ne peut l'avoir lue, puisque je ne lui ai jamais prêté le manuscrit et que l'arrangement de piano par Liszt vient de paraître. Tout cela est dégoûtant de mauvaise foi et de prévention pédantesque. Je commence à furieusement mépriser et l'opposition et les gens qui la font; quand je dis qu'un ouvrage est mauvais, c'est que je le pense, et, quand je le pense, c'est que je le connais. Ces messieurs ont d'autres motifs que ceux qui guident les artistes; j'aime mieux mon lot que le leur. Mais laissons cela.

Vous avez vu sans doute le dernier article du Temps, il est de d'Ortigue; je le trouve faux de point de vue, quoique juste dans beaucoup de critiques de détail. Par exemple, il prétend qu'il n'y a pas l'ombre d'une prière dans la Marche des pèlerins; il signale seulement, au milieu, des harmonies plaquées à la manière de Palestrina. Eh! c'est cela, la prière; car c'est ainsi qu'on chante toute musique religieuse dans les églises d'Italie. Du reste, ce passage a impressionné, comme je l'espérais, tout le monde, et d'Ortigue est le seul de son avis. Ah! si vous étiez ici, vous! Barbier et Léon de Wailly se sont presque chargés de vous remplacer dans un certain sens, car je ne connais personne qui sympathise plus qu'eux avec ma manière d'envisager l'art.

Vous ne me parlez en aucune façon de ce que vous devenez, ni de ce que vous faites. Ne viendrez-vous point à Paris? N'écrivez-vous rien? Quand je verrai d'Ortigue, je lui dirai de vous écrire la lettre que vous me demandez. A défaut de celle-là, je pourrais vous adresser un grand article que M. J. David a fait pour la Revue du progrès social; il me l'a annoncé, et, si j'en suis content, je vous l'enverrai.

Si j'avais le temps, j'aurais déjà entrepris un autre ouvrage que je rumine pour l'année prochaine; mais je suis forcé de gribouiller de misérables feuilletons qu'on me paye fort mal... Ah! si les arts étaient comptés pour quelque chose par notre gouvernement, peut-être n'en serais-je pas réduit là. C'est égal, il faudra trouver le temps pour tout.

Adieu; mille choses à votre frère, et présentez mes hommages respectueux à votre femme.

Tout à vous.

LXI

Avril ou mai 1835.