Mon cher Humbert,

J'ai reçu hier votre lettre. Je vous avais écrit, il y a un mois environ, pour vous recommander un jeune artiste nommé Allard (violon fort distingué), qui se rendait à Genève en passant par Belley. Probablement il se sera présenté chez vous en votre absence et n'aura pas laissé la lettre, ou bien est-il encore à Lyon.

Vous venez de Milan! Je n'aime pas cette grande ville; mais c'est le seuil de la grande Italie, et je ne saurais vous dire quel regret profond me prend, quand il fait beau, pour ma vieille plaine de Rome et les sauvages montagnes que j'ai tant de fois visitées. Votre lettre m'a rappelé tout cela. Pourquoi ne faites-vous pas une petite excursion à Paris? J'aurais tant de plaisir à vous présenter à ma femme, et elle est si empressée de vous connaître.

Vous me demandez des détails sur notre intérieur; les voici en peu de mots:

Notre petit Louis vient d'être sevré; il s'est bien tiré de cette épreuve, malgré les alarmes délirantes de sa mère. Il marche presque seul. Henriette en est toujours plus folle. Mais il n'y a que moi dans la maison qui possède toutes ses bonnes grâces; je ne puis sortir sans le faire crier pendant une heure. Je travaille comme un nègre pour quatre journaux qui me donnent mon pain quotidien. Ce sont: le Rénovateur, qui paye mal; le Monde dramatique et la Gazette musicale, qui payent peu, les Débats, qui payent bien. Avec tout cela, j'ai à combattre l'horreur de ma position musicale; je ne puis trouver le temps de composer. J'ai commencé un immense ouvrage intitulé: Fête musicale funèbre à la mémoire des hommes illustres de la France; j'ai déjà fait deux morceaux, il y en aura sept. Tout serait fini depuis longtemps si j'avais eu seulement un mois pour y travailler exclusivement; mais je ne puis disposer d'un seul jour en ce moment sous peine de manquer du nécessaire peu de temps après. Et il y a des polissons qui se sont amusés dernièrement, à la barrière du Combat, à dépenser quinze cents francs pour faire dévorer vivants, en leur présence, un taureau et un âne par des chiens! Ce sont des élégants du Café de Paris; ce sont ces messieurs qui se divertissent!—Voilà!—Si vous n'étiez pas celui que je connais, je douterais qu'il fût possible de vous faire comprendre ce que mon volcan me dit à ce sujet...

Véron n'est plus à l'Opéra. Le nouveau directeur, Duponchel, n'est guère plus musical que lui; cependant il est engagé avec moi sur sa parole pour un opéra en deux actes; il demande des changements importants dans le poème; quand ils seront adoptés, nous en viendrons au fait, c'est-à-dire à lui faire signer un bon contrat avec un dédit solide; car je fais cas d'une parole de directeur comme de celle d'un Grec ou d'un Bédouin. Je vous dirai quand tout cela sera terminé.

Mon père m'a écrit il n'y a pas longtemps, ma sœur Adèle également, des lettres pleines d'affection.

Je ne sais de quel concert vous me demandez des nouvelles, j'en ai donné sept cette année. Je recommencerai au mois de novembre, mais je n'aurai rien de nouveau à donner; ma Fête musicale ne sera pas terminée, et, d'ailleurs, elle est pour sept cents musiciens. Je crois que le plan et le sujet vous plairont. Je redonnerai encore notre Harold. Vous vous étonnez du jugement des Italiens en musique. Ils sont presque aussi bêtes que des Français. A Paris, nous assistons en ce moment au triomphe de Musard, qui se croit, d'après ses succès et l'assurance que lui en donnent les habitués de son bastringue, bien supérieur à Mozart. Je le crois bien! Mozart a-t-il jamais fait un quadrille tapé comme celui de la Brise du matin, ou celui du Coup de pistolet, ou celui de la Chaise cassée?... Mozart est mort de misère, c'était trop juste! Musard gagne, à l'heure qu'il est, vingt mille francs par an au moins, c'est encore plus juste. Dernièrement, Ballanche,—l'immortel auteur d'Orphée et d'Antigone, deux sublimes poèmes en prose, grands et simples et beaux comme l'antique,—ce pauvre Ballanche a failli être emprisonné pour un billet de deux cents francs qu'il ne pouvait payer! Songez donc à ça, Ferrand! De bonne foi, n'y a-t-il pas de quoi devenir fou? Si j'étais garçon et que mes témérités ne dussent avoir de conséquence que pour moi, je sais bien ce que je ferais. Mais ne parlons pas de cela. Adieu; aimez-moi toujours comme je vous aime. Écrivez-moi le plus souvent que vous pourrez; je trouverai, malgré mon esclavage de tous les instants, le temps de vous répondre. Ma femme, qui m'est toujours de plus en plus chère, vous remercie de vos quelques mots pour elle; ne m'oubliez pas auprès de la vôtre.

Adieu! Adieu!

Faites-moi le plaisir de lire le Chatterton d'Alfred de Vigny.