LXII
Montmartre, 2 octobre 1835.
Mon cher Ferrand,
Je profite d'un instant de loisir pour vous demander pardon de mon long silence; je crois que vous êtes fâché, votre envoi littéraire sans lettre m'en est la preuve. Avez-vous eu l'intention de riposter à celui que je vous ai fait de la partition des Francs Juges, sans vous écrire? Je le crains. Pourtant la pure vérité est qu'entre mes maudits articles de journaux, mes cent fois maudites répétitions de Notre-Dame de Paris et la composition de mon opéra, je n'ai réellement pas le temps de fumer un cigare. Voilà pourquoi je ne vous ai pas écrit. Quoi qu'il en soit de ce que vous pensez de mes torts, j'espère que vous aurez l'air de ne pas les croire bien graves.
J'ai lu avec un vif plaisir tout ce que vous m'avez envoyé; vos vers sur le Grutli surtout me plaisent au delà de ce que je pourrais vous dire, et, entre nous, Barbier doit être fier de la dédicace. Il va publier bientôt une nouvelle édition de ses œuvres contenant ses Iambes, Pianto et ses nouvelles poésies sur l'Angleterre, encore inconnues. Je pense que vous en serez content.
Il y a aussi des choses charmantes de lui dans notre opéra. Je touche à la fin de ma partition, je n'ai plus qu'une partie, assez longue il est vrai, de l'instrumentation à écrire. J'ai, à l'heure qu'il est, l'assurance écrite du directeur de l'Opéra d'être représenté, un peu plus tôt, un peu plus tard; il ne s'agit que de prendre patience jusqu'à l'écoulement des ouvrages qui doivent passer avant le mien; il y en a trois malheureusement! Le directeur Duponchel est toujours plus engoué de la pièce et se méfie tous les jours davantage de ma musique (qu'il ne connaît pas, comme de juste!), il en tremble de peur. Il faut espérer que je lui donnerai un bon démenti et que mes collaborateurs en consoleront son amour-propre. Il est de fait que le libretto est ravissant. Alfred de Vigny, le protecteur de l'association, est venu hier passer la journée chez moi; il a emporté le manuscrit pour revoir attentivement les vers; c'est une rare intelligence et un esprit supérieur, que j'admire et que j'aime de toute mon âme. Il publiera aussi dans peu la suite de Stello; n'admirez-vous pas le style de son dernier ouvrage (Servitude et grandeur militaires)? Comme c'est senti! comme c'est vrai!
Mon fils grandit et devient beau de jour en jour, ma femme en perd la tête; pardonnez-moi de vous dire cela; je sens que j'ai tort.
Le libraire Coste a commencé sa publication des Hommes illustres de l'Italie. Il était convenu qu'il vous écrirait pour vous demander d'y travailler; je ne sais s'il l'a fait. Depuis longtemps, je ne l'ai pas vu. Je lui en parlerai ces jours-ci. Votre grand tort est d'être absent. Les livraisons qui ont paru contiennent, entre autres vies remarquables, celle de Benvenuto Cellini. Lisez cela, si vous n'avez pas lu les Mémoires autographes de ce bandit de génie.
Présentez mes hommages respectueux à madame Ferrand et à madame votre mère. Il paraît que vous spéculez, ou tout au moins que vous prenez quelque intérêt aux spéculations industrielles de votre voisinage; c'est bien, si vous réussissez.
Adieu; écrivez-moi vite; il y a un temps affreux que je désire de vos nouvelles.