Votre ami sincère et toujours le même, quoi que vous puissiez croire.
LXIII
Montmartre, 16 décembre 1835.
Mon cher Ferrand,
Je ne suis pas coupable en demeurant si longtemps sans vous écrire: vous ne sauriez vous faire une idée exacte de tout ce que j'ai à faire journellement et du peu de loisir que j'ai, quand j'en ai. Mais il est inutile de m'appesantir là-dessus: vous ne doutez pas du plaisir que je trouve à vous écrire, j'en suis sûr.
J'ai vu hier A. Coste, l'éditeur de l'Italie pittoresque; il m'a répondu qu'il était trop tard pour accepter de nouvelles livraisons pour cet ouvrage, qui touche à sa fin; mais que, si vous vouliez lui envoyer quelques biographies des hommes ou femmes illustres pour la publication intitulée: Galerie des hommes illustres de l'Italie, qui va faire suite à l'Italie pittoresque, il en serait enchanté. Ainsi écrivez-moi les noms que vous choisissez, afin qu'il n'y ait pas de double emploi et qu'on ne les donne pas à biographier à d'autres. Personne n'a songé aux femmes, Coste désirerait que vous vous en occupassiez spécialement. Vos livraisons vous seront payées cent francs au moins et cent vingt-cinq francs au plus; je tâcherai d'obtenir les cent vingt-cinq francs.
Je vous remercie de vos vers; si j'ai un moment, j'essayerai de trouver une musique qui puisse aller à leur taille.
Je voudrais bien vous envoyer ma partition de Harold, qui vous est dédiée. Elle a obtenu, cette année, un succès double de celui de l'année dernière, et décidément cette symphonie enfonce la Symphonie fantastique. Je suis bien heureux de vous l'avoir offerte avant de vous la faire connaître; ce sera un nouveau plaisir pour moi quand cette occasion se présentera. Franchement, je n'ai rien fait qui puisse mieux vous convenir.
J'ai un opéra reçu à l'Opéra; Duponchel est en bonnes dispositions; le libretto, qui, cette fois, sera un poème, est d'Alfred de Vigny[7] et Auguste Barbier. C'est délicieux de vivacité et de coloris. Je ne puis pas encore travailler à la musique, le métal me manque comme à mon héros (vous savez peut-être déjà que c'est Benvenuto Cellini). Je tâcherai de trouver, dans quelques jours, le temps de vous envoyer des notes pour l'article que vous voulez faire, et spécialement sur Harold.
J'ai un grand succès en Allemagne, dû à l'arrangement de piano de ma Symphonie fantastique, par Liszt. On m'a envoyé une liasse de journaux de Leipzig et de Berlin, dans lesquels Fétis a été, à mon sujet, roulé d'importance. Liszt n'est pas ici. D'ailleurs, nous sommes trop liés pour que son nom ne fit pas tort à l'article au lieu de lui être utile.