—Il tient dans sa main la charte royale!…

—La trompette claironne ses prouesses dans l'âge futur!…

—L'histoire enregistre les paroles par lesquelles il remit à Dieu les destinées de la colonie si frêle encore, dit-il, songeur.

—Il est fier, il est épatant, s'écrie-t-elle. En le regardant, je me sens moins petite et meilleure… Eh bien, oui, je l'aime! Si j'avais été jeune fille au temps de Richelieu, j'en aurais été folle!…

—Et moi, je l'idolâtre!… Songez qu'il fut le compagnon de souffrances de mon ancêtre, le premier colon canadien… A travers le sang de mes aïeux, je cause avec lui de la Nouvelle-France au nid…

—Vraiment? fit-elle, surprise. Je ne m'étonne plus que vous soyez si amoureux de votre pays… C'est un amour dont la fidélité est séculaire… _____

La Terrasse Dufferin, promenade immense, est idéale. Elle arrache à ceux qui ont une âme un cri de ravissement. Elle domine un site aux beautés infinies. On se demande quel ébranlement des couches terrestres a creusé le lit où le Saint-Laurent se déroule en splendeur, quelle réaction géologique a taillé les falaises, durci les rocs, enflé les montagnes, aiguisé les récifs et soulevé l'Ile d'Orléans. On s'imagine ce que dut être la nature sauvage avant l'invasion des foyers durables. On pense au génie de celui que l'endroit fascina au point qu'il en fit l'artère des premiers héroïsmes. On sonde les échos pour qu'ils disent tout ce qu'ils savent d'un passé de légendes et d'imposants souvenirs. On revient au vaste paysage pour en laisser pénétrer la grandeur en nous, pour être entraîné, par delà les horizons franchis malgré nous, à suivre la course du fleuve ouvrant ses bras pour recevoir l'Atlantique, la ligne effleurant la cime des bois jusqu'au lointain Nord, le prolongement des provinces soeurs jusqu'au Pacifique, la grande route des vallées et des collines allant à la terre qui n'est plus canadienne.

C'est un peu de tout cela que se nuancent la causerie et l'impression de Marguerite et Jules, appuyés au rebord de la Terrasse. Un nuage cuivre gravit lentement l'azur au-dessus du Mont Sainte-Anne et du Cap Tourmente, et les sommets, les pentes, les villages ternissent dans l'ombre qu'il traîne. Plus il avance, plus il écrase de sa lourdeur. Une teinte d'orage envahit le fleuve entre Sainte-Famille-de-l'Ile et les grèves de Beaupré. Le vent s'affaisse, et les voiles pendent comme des ailes cassées. Un silence dans l'air fait peser sur les coeurs une sensation vaguement angoissante. Et le soleil, dont les rayons s'épanchent à torrents sur le Bout-de-l'Ile et Lévis, ne fait pas oublier le nuage qui vient. La nature prépare une de ses colères et l'homme est dompté.

Et cependant, la puissance de l'homme éclate de toutes parts: dans la masse de la Basse-Ville, où les ruches de labeur foisonnent, où les millions grouillent, où tant de cerveaux fermentent et se bandent chaque jour, où les entrepôts regorgent, où les mâts sont légion dans le port; dans les faubourgs de Lévis, où les foyers continuent l'histoire d'un peuple, où les clochers perpétuent l'oeuvre du Christ; dans le collège de Notre-Dame, on l'on façonne les couches supérieures de la société prochaine, où l'on outille les jeunes de science, d'honneur et de foi; dans l'Hospice de la Délivrance, où la pitié est organisée comme la discipline d'un régiment; dans le paquebot qui s'en va, dont le capitaine ne songe même pas aux fureurs probables de l'Océan; dans le sifflement d'une locomotive qui s'est raillée de la distance et dans la fumée des bateaux-passeurs qui bravent le courant impulsif; dans la Citadelle, où le canon menace, les murailles défient, l'étendard britannique règne; dans le Château Frontenac, où les subalternes à la douzaine travaillent, sous un chef tout-puissant, à multiplier les jouissances du dollar tyrannique. Et pourtant, l'homme se sent écrasé par le nuage qui s'avance.

Marguerite et Jules, qui prennent place à l'une des tables vertes du café, subissent le malaise de l'atmosphère. Leur conversation est moins souple. On abandonne les sièges autour d'eux. Là-bas, sur les bancs espacés devant le grillage de la balustrade, on ferme les ombrelles aux couleurs tendres ou aveuglantes. Les hommes du service, en petits groupes, s'inquiètent et craignent l'effet de l'orage moins loin sur le gain du soir. On apporte la vaisselle fine et le thé bienfaisant: Marguerite verse la liqueur brune où passent des reflets d'ambre et d'or.