—Vous avez une fausse conception de l'amour libre… Je l'entends autrement, Monsieur Hébert… Mon rêve est haut… Si je me trompe, je serai fidèle à l'ingrat… Je n'aurai qu'à marcher dans l'existence avec du plomb dans l'aile!…
—Et alors, interrompit Jules, malheureuse dans celui-ci, vous n'aurez même pas la consolation d'espérer l'autre monde avec sa promesse de rétribution souveraine…
—J'aurai, du moins, celle de me sacrifier au triomphe de l'humanité affranchie, qui sera bonne un jour, où iî n'y aura plus de lâches ni d'égoïstes où tous auront la joie parfaite dans le véritable, le saint amour libre!…
Il y a presque de la violence dans la façon dont elle profère ces paroles. Quelque chose d'obscur en elle entame sa foi en leur vérité: elle éprouve le besoin de la raffermir, de la retrouver toute entière. Une influence, ignorée jusqu'alors, lui fouille des recoins ignorés dans la conscience. Alors qu'elle ne s'en est pas rendu compte, l'ambiance religieuse, dans laquelle elle s'est mue depuis quelques heures, l'a imprégnée peu à peu, s'est logée impérieusement dans son esprit. La personnalité vigoureuse et inflexible du Canadien agit sur elle. Elle s'étonne d'être moins tranquille dans la paix de son incroyance. Le nuage, de plus eu plus noir, qui a chassé le soleil et verse dans l'air son ombre pesante, avive son inquiétude secrète. Les roulements du tonnerre s'accélèrent, et les rafales de l'ouragan qui s'apprête emportent au loin les chiffons affolés et tordus. Un éclair épouvantable déchire la masse noire, et la jeune fille est moins effrayée de sa menace que de la Présence nouvelle qu'elle croit sentir en elle-même et dans la puissance des choses…
IV
Presque seuls au bout de la jetée de Sainte-Anne-de-Beaupré, deux jeunes filles et un jeune homme attendent un bateau lourd de pèlerins. Les cloches de la Basilique éclatent dans le matin lumineux. Ils écoutent, avec un ravissement profond, le son large, enlevant, aux harmonies sans nombre. Il va répandre la joie saine dans les foyers des alentours, animer les échos de la montagne, éveiller le chasseur dans les camps de bois rond. Il vibre de mille accords émouvants: l'allégresse des naissances, la cantate des amours bénis, l'accueil enthousiaste des pèlerinages, l'hymne délirant des miracles se mêlent en une clameur immense qui fait palpiter l'espace, électrise les êtres et rejoint les cantiques enflammés sur le fleuve.
—C'est à rendre folle, ce chant, cette lumière et ces cloches! dit
Jeanne Hébert à ses compagnons.
—Tout cela m'empoigne, ajoute Marguerite
Delorme, et je voudrais unir ma voix à cette mélodie entraînante!…
—J'éprouve la même sensation, reprend la jeune Québécoise. Cela me torture de rester là, sans pouvoir crier mon transport au ciel!…