—C'est une de ces heures, remarque Jules Hébert, où l'on voudrait faire grand, exceller en quelque chose, s'envoler très-haut, loin de l'insignifiance banale et des médiocrités laides!… Pour un moment, on a l'illusion d'être un héros ou d'avoir du génie!…

—C'est comme si le meilleur de nous-mêmes jaillissait à la surface de nos êtres et plongeait dans le néant tout ce qu'il y a, chez nous, d'inférieur et de méprisable! dit la Française.

—Je sens que j'aime infiniment tout ce que j'aime! s'écrie Jeanne, ardente.

—Et moi, je sais que je vous aimerai toujours, ajoute Marguerite, avec un élan de tout son coeur.

Elles ne se sont encore vues que fort peu souvent. Mais, dès le choc de leur premier regard, elles ont senti leurs âmes accourir l'une à l'autre et se prendre. C'est qu'elles se complètent l'une et l'autre, la Française un peu grave, un peu hautaine, aux allures de grande noblesse et la petite Canadienne exubérante, dont le rire a la fraîcheur des sources et gazouille. Jeanne Hébert ne s'était jamais imaginée qu'une Voltairienne pouvait être aussi douce et bonne, et Marguerite Delorme, au contact de cette enfant blonde aux yeux pétillants de clartés limpides, avait été conquise, attirée par cette âme aux sensibilités fines, aux ivresses pures. Avant même de se parler, elles avaient deviné ce qu'il leur fallait se dire, et leur amitié s'était nouée, magique, instantanée, charmante.

La tendresse dont elles se prodiguaient le témoignage exquis, faisait les délices de Jules Hébert, et celui-ci n'intervenait que le moins possible dans leurs causeries pittoresques et dans l'échange de leur affection de jeunes filles. Il avait tout le loisir de savourer la présence de Marguerite, d'être ébloui par la merveille de cet esprit raffiné, de contempler la frémissante image de Greuze, de se laisser bercer par la voix paisible aux sonorités riches. Et plus elle aimait la soeur, plus elle entrait dans l'âme vive du frère.

—Je me demande ce qui me vaut cette admiration, avait aussitôt répondu Jeanne, étonnée par l'explosion de tendresse de son amie. Je n'ai rien fait pour vous plaire… Oh! j'y suis!… Ce doit être la même chose… Vous m'avez plu, sans que j'aie eu le temps d'y songer… Je vous ni admirée, malgré moi, comme si la chose eut été nécessaire!…

—C'est bien cela… On vous aime tout de suite… En vous voyant, j'ai compris que vous aviez une âme délicieuse, que vous ignoriez le mensonge, que vous ne pensiez qu'à semer du bonheur autour de vous, que vous étiez un ange de délicatesse…

—Mon frère me disait que vous n'avez jamais cru aux anges, dit la soeur de Jules, devenue très rouge, en badinant.

—C'est le premier qui apparut sur ma route. Il faut me pardonner de ne pas y avoir cru auparavant, reprend l'autre, gentiment. D'ailleurs, ne nous dirions-nous pas transportés dans le Paradis terrestre?… La scène est vraiment merveilleuse…