Et la Parisienne donne un long regard circulaire au paysage. Au-dessus de la colline où séjournent des maisons coquettes et des pommiers torses, la crête du Mont Sainte-Anne blottit dans la distance. Tout près, le Cap Tourmente allonge une forme de castor accroupi. Le Petit Cap, dans la plaine de Saint-Joachim, porte une couronne de sapins verts. La Grosse-Ile et l'Ile Patience baignent dans le fleuve dont la couleur autour d'elles hésite entre l'émeraude et l'azur. La rive Sud élève à l'horizon sa masse aux teintes indécises. L'Ile d'Orléans captive: la falaise, où dégringolent des saules épars et des cerisiers sauvages, descend droit à la grève que la marée délaisse, et, sur la hauteur, les prés verdoyants et les moissons dorées font cortège aux fermes radieuses et aux écuries vastes. Les clochers de Sainte-Famille et de Saint-Pierre apportent leur note discrète au concert de la Basilique et des pèlerins. Des petits nuages légers déploient leur dentelle en plein firmament. Québec étincelle au loin dans une orgie de soleil, et les rochers de la côte, mis à nu par le flot qui baisse, arrondissent leurs croupes grises dans l'onde calme. Parfois, le vent fait courir, à la surface, un frisson rapide. Un grand oiseau de mer, au vol imposant, décrit des courbes savantes. Le vapeur approche toujours: le battement des roues domine le chant des fidèles. Les bestioles fragiles, dont le gîte est quelque part dans les profondeurs du quai, s'enfuient, effrayées par la rumeur grandissante. Un marin, immobile sur le pont d'une goélette vieillotte, regarde venir le bateau sans émotion visible sur son visage criblé de rides.

—Je veux savoir d'où ils viennent! s'écria Jeanne.

—Mais tu le sais bien, petite soeur! répond Jules, que le spectacle impressionne. Regarde les habits noirs des hommes et les coiffures campagnardes des femmes! C'est "l'habitant" Canadien-Français qui vient implorer la grande sainte!… Peu importe d'où il vienne, de Lotbinière ou de l'Islet, des campagnes anciennes on des colonies nouvelles… Il a le teint fané: souvent, la terre l'a marqué d'une empreinte morne… Il a les mains balafrées, les ongles écrasés… Son épaule s'est tordue… C'est que, toute la semaine, il est l'esclave de la tâche dure et, noble du sol… Mais, le dimanche, il se transforme, il se couvre d'une chemise fleurant la lavande et d'une serge pimpante, attelle sa meilleure bête à sa plus belle voiture, court entendre pieusement la messe où il retrempe son courage et nourrit son âme d'idéal… L'épouse est lourde, assez souvent… Elle ignore les cosmétiques, les bains scientifiques et la dernière trouvaille des modes… Avant l'âge, elle courbe… Sa beauté des premiers jours s'envole aux heures du labeur… C'est que, toute la semaine, elle se gerce les mains, se brise les reins, cuisine au poêle rouge ou se plie jusqu'aux sillons… Mais le dimanche, elle rajeunit, tire de l'humble tiroir une robe longtemps neuve, agrafe un chapeau joli, puisqu'il n'est pas celui de tous les jours, et retrouve, aux pieds de l'autel, la force du devoir et la jeunesse du coeur… Les enfants feront connue eux, s'ils en sont dignes… C'est la campagne canadienne-française qui défile… Elle a l'écorce un peu rude, le langage un peu sans façons, mais voyez les yeux francs, les torses bombés, les épaules fermes, les gara solides, les filles puissantes… Eh bien, j'en suis fier, et je l'admire… Laissons-nous traîner par le peuple fort!…

Et les deux jeunes filles et le jeune homme se laissent rouler par la vague des pèlerins. Le quai frémit sous les pas qui se hâtent. Les cloches de la Basilique acclament avec frénésie les paysans dont le coeur se gonfle et le tympan bourdonne. Le cantique à Sainte-Anne rugit de mille poitrines. A travers la poussée des coudes et la houle des têtes, les trois amis aperçoivent, en un relief saisissant, le parapluie suranné d'un vieillard encore souple, les lunettes fumées d'une vieille qu'on bouscule, la grimace rose d'un bébé qui hurle sa frayeur dans les bras de sa mère, la voiture où tressaute le profil mélancolique d'une infirme enfant, la bannière où la Vierge d'or trône dans l'azur, le chapelet démesuré que laisse pendre à terre un mendiant vêtu de loques rapiécées, la haute silhouette du curé dont les cheveux blancs flottent comme un étendard à l'avant-garde.

Jules et Marguerite entendent vibrer, au fond d'eux-mêmes, la confidence que deux amoureux, leur marchant sur les talons, se murmurent au milieu du tumulte, et l'émotion qu'ils en éprouvent est violente, étrange et troublante.

—T'en souviens-tu, au pèlerinage de l'an dernier, ça commençait entre nous, disait l'inconnu.

—Nous n'osions pas encore nous le dire répondait l'inconnue.

—J'ai prié la bonne Sainte-Anne pour que tu m'aimes, reprit, l'autre.

—Et moi, je la priais pour que tu continues à m'aimer.

—Tu le savais donc, ma Pierrette?…