—C'était si facile à voir, mon Jean!

—Dis donc, nous allons offrir nos fiançailles à la Sainte, reprit Jean, après un silence.

—Oui, elles les bénira! dit Pierrette.

—Quand les choses iront mal, nous reviendrons la voir…

—Et nous serons toujours heureux…

Jules et Marguerite jalousent la tendresse des jeunes campagnards. Ils songent combien doit être suave à l'âme cet amour simple, ingénu, sans complications, sans analyse, sans obstacle, sans partage, éternel. Il fait revenir les heures où ils ont rêvé pareille douceur, pareille extase. Ils sentent la faim d'amour creuser leurs coeurs et le besoin de l'assouvir n'a jamais été aussi intense en eux. Ils savent que leurs regards s'appellent, mais quelque chose retient leurs visages loin l'un de l'autre. Marguerite commence à pénétrer tout ce qu'il y a de sève religieuse débordante en l'âme canadienne-française. Elle sent la foi de ces paysans l'imprégner de son effluve. Et celle-ci la paralyse, lui défend de retourner à l'ivresse qu'elle a déjà souvent puisée dans les yeux du Canadien-Français. Pendant qu'elle souffre ainsi, Jules, en face de ses compatriotes en prières, a honte de céder à la défaillance de son être. Et voilà pourquoi ils gardent un silence poignant, alors que Jeanne pleure sur la petite infirme prisonnière dans la voiture cahotante.

La vague des pèlerins, déferlant, toujours, approche du sanctuaire et se précipite. La fanfare des cloches devient étourdissante. Les saules de la grève et les ormes, dans le verger des Pères, balancent dans la brise. Là-haut, la statue de la Sainte, adorant Jésus tout jeune, aveugle d'éclairs. Dans le jardin tout près de la façade, les fleurs sont ivres de rayons, les peupliers lombards secouent leurs feuilles frêles et les grappes de cormiers rouges dansent avec rythme. Et, du centre, la grande figure blanche de Sainte-Anne accueille les rangs qui se pressent pour s'engouffrer dans la passe étroite de la barrière. Le sable menu crépite sous les centaines de pas qui le fouillent. Déjà, la porte d'honneur encadre les cheveux blancs du curé qui sont comme l'écume à la cime du flot bigarré qui les suit.

—Pourquoi pleurez-vous? demande soudain Marguerite, apercevant les larmes sur les joues roses de Jeanne.

—Regardez l'infirme captive dans la petite voiture roulante…
N'est-elle pas douloureuse à voir, sa cage de souffrances?…

—Je l'ai vue tout-à-l'heure, et cela m'a navrée, répond l'autre, avec attendrissement.