—Nous allons vous accompagner à l'hôtel, dit Jules, qui n'a pas entendu leur colloque de pitié.

—Pardon, Monsieur Hébert, suivons la foule, je veux voir la campagne canadienne-française à genoux devant son Dieu! dit-elle, vivement.

Et la Française, qui regarde Jules, est bouleversée par la façon dont les yeux de son ami lui parlent de reconnaissance…

La nef et les bas-côtés regorgent. Deux pèlerinages ont ajouté leurs phalanges aux mille pèlerins dont la vague a roulé les deux jeunes filles et le jeune homme jusqu'au sein de la Basilique. Ils sont tous des paysans. Depuis la grande porte béante jusqu'à la Sainte Table où l'on a sculpté l'Agneau Pascal et la vigne divine, et jusque dans les encoignures et l'entrée des chapelles latérales, agenouillés dans les bancs à la file brune et dans les allées sur les laques dures où leurs os font mal, ils ont entassé leurs rangs épais. La gravité religieuse plane au-dessus des chevelures peignées, au hasard, des crânes dépouillés, du bonnet noir ailé des vieilles, des chapeaux maladroits, des chignons primitifs et des vêtements sans art. Mais, sous les habits sans finesse et les échines sans grâce, l'âme humaine intense palpite. Elle idéalise la masse touffue des humbles prosternés. Elle brille dans les yeux agrandis que le Crucifix du Tabernacle attire ou que la Statue de la Guérisseuse canadienne garde rivés sur elle. Une auréole de flèches d'or s'échappe de la tête qu'un diadème royal hausse de rubis et de rayons. Une mansuétude infinie coule du regard dont elle contemple le Jésus dans ses bras d'aïeule. Le marbre veiné de son manteau antique s'anime dans la lueur des cierges que la foi des campagnards allume. Un faisceau de béquilles, autour d'elle, immortalise des douleurs qu'elle a vaincues et des larmes qu'elle a taries. Sur la poitrine, on a figuré, dans un bloc énorme, le coeur dont Sainte-Anne de Beaupré répand le fécond amour sur le Canada catholique. C'est que celui-ci est toujours fidèle aux apôtres vivant dans le Carrare immaculé de la chaire. Un Rédemptoriste, dont la voix tonnait dans les voûtes profondes, a parlé du Christ par lequel ils devinrent universels et dont la messe vingt fois séculaire prépare son mystère au grand autel. Les chasubles de pourpre et les surplis de neige évoluent selon la volonté des rites. Les volutes floconnent de l'encensoir que l'officiant manie en cadence, et on dirait que les anges, à genoux sur le baldaquin élevé qui s'efface, battent de l'aile sur un nuage radieux. En effet, le choeur est un éblouissement de feux électriques: ils courent au-dessus des stalles mordorées, jaillissent tout autour de l'autel où les ornements sacrés ont des éclairs de perles et les cheveux du curé la blancheur des lys au soleil. Les paysans ignorent que la féerie des lumières et le ronflements de l'orgue ne sont qu'une même substance à des degrés vibratoires divers. Il leur suffit de la sensation confuse que les unes versent la clarté dans leurs cerveaux simples et que l'autre empoigne leurs coeurs d'allégresse. L'âme des tuyaux sonores gronde, longe la corniche ciselée de choses fines, frappe aux profondeurs pâles de l'abside, revient par les murs dans la nef qu'elle inonde et va mourir quelque part dans les couloirs des chapelles. Une voix de stentor entonne un verset d'amour, et les invocations se taisant sur les lèvres qui les gesticulent. Elle est large et foudroyante, arrache du silence les échos les plus lointains de la Basilique. Elle ébranle tout sur sa route, et les pèlerins sentent qu'elle ramasse leurs fervents appels et leurs hommages pour les offrir tous à l'Eternel en une supplication une et toute-puissante. Elle cesse, et de nouveau la prière bruit de toutes parts, glisse dans les cannelures des colonnes altières, effleure l'entablement aux riches découpures et, pour s'élever jusqu'à l'au-delà, perce la voûte où l'azur est semé d'étoiles d'or et de trèfles sanglants.

Marguerite, debout près de Jules Hébert qui la domine, est fascinée par la campagne canadienne-française en prières. La fille de Gilbert l'athée ne trouve en son esprit sceptique aucun sarcasme, aucune boutade. Elle n'a que du respect devant la superstition maudite. Cette foi paysanne est, si vraie, si ardente et si vaste qu'elle en est saisie au vif. Les gerbes de feu, les chants passionnés de là-haut, la Statue des merveilles les accents pathétiques du prédicateur et l'harmonie prenante de l'orgue ont éveillé comme une rumeur qu'elle écoute au fond le plus intime d'elle-même. Kt souvent, elle se laisse attendrir par Jeanne courbée sur les laques sombres. Les boucles blondes reposent nonchalamment sur le tissu mauve du corsage. Et du profil mince et rose, il rayonne une transfiguration touchante.

—Que pensez-vous de la campagne canadienne-française à genoux devant son Dieu? demande Jules à la Parisienne, de façon à ne pas troubler la piété voisine.

—Elle est, belle, et je retrouve, à la contempler, la douce impression que les choses de votre paya m'ont inspirée dès le premier jour, dit-elle. Le sentiment est étrange: il est fait de charme et de vénération…

—Je vous remercie de ne pas railler la foi de mes compatriotes, murmure-t-il, reconnaissant.

—Depuis que je vous ai rencontré, je ne raille plus vos croyances… Le mépris ne m'est plus possible…

—Et moi, je n'ai plus de haine contre nos persécuteurs! répond le jeune homme, avec une émotion profonde.