—Cela nous bat, gens d'Europe, interrompit soudain Gilbert, dont la voix inattendue les fait tressaillir tous. Vraiment, nous n'avons rien de semblable!…

—Je vous en fais mes compliments, Monsieur le Canadien, ajoute Madame
Delorme, dont le costume et la coiffure en font une apparition de grâce
voltigeante. Les Chutes du Rhin ne valent pas les vôtres, n'est-ce pas,
Gilbert?…

—Puisque vous avez la gentillesse d'admirer les beautés de mon pays, Monsieur et Madame Delorme, voulez-vous joindre Jeanne, ma soeur, aux compliments que vous m'en faites? dit Jules.

—C'est donc là la soeur dont nous avons appris de si jolies choses, dit
Madame Delorme, gentiment.

—Je suis heureux de saluer en vous la Canadienne et son charme, fit
Gilbert, galamment.

—C'est un gros honneur que vous me faites, Monsieur Delorme, et je crains que mes épaules soient trop faibles pour un tel fardeau, répondit la petite Québécoise, et la conversation se noue, aimable et facile.

Marguerite éprouve, à revoir brusquement son père, une joie suprême. Tout l'amour qu'elle a pour Gilbert inonde son âme et détruit, pour le moment, les influences mystérieuses dont elle commençait à redouter la hantise en elle-même. Elle pousse un long soupir de délivrance, comme si le poids qui lui alourdissait la conscience, était enlevé pour toujours. N'est-ce pas avoir été infidèle, à ce père que d'avoir laissé, le doute s'infiltrer en elle? Oh non, elle ne le trahira pas. Elle est son idole, sa plus grande félicité, sa raison meilleure de vivre. Elle se rappelle toute la sollicitude et la tendresse avec lesquelles il lui déroula sa religion de libre-penseur enthousiaste. A la voir s'agenouiller devant le Dieu qu'il traque ainsi qu'on chasse la vermine, il en aurait une peine qui lui empoisonnerait le coeur. Et plus les souvenirs l'enflamment, plus elle contemple le visage pale et frémissant du père adoré, plus elle est ressaisie par la foi aux enseignements dont il l'a passionnément nourrie, saturée. Elle incarne son rêve de la jeune fille nature, aussi pure que les vierges de la superstition, mais libre, sans qu'elle s'avilisse aux pratiques humiliante. A Sainte-Anne-de-Beaupré, tout-à-l'heure, ce fut une crise de sentimentalisme aigu, l'intelligence est demeurée intacte. Cela est passé, ne reviendra plus, grâce au père dont la présence réchauffe et fortifie sa croyance en l'évolution féconde, éternelle. D'ailleurs, est-il endroit plus irrésistible pour déifier la Matière? Ce torrent exalte les forces de la nature, et c'est leur apothéose. L'homme n'est qu'une force, avec un pouvoir sublime qu'il appelle son intelligence, mais toutes les puissances prennent leur source dans la Matière sans commencement ni fin. Dans les eaux qui s'écroulent et leurs gémissements sans nombre, elle ne voit plus que le symbole du gouffre infranchissable entre l'âme de Jules Hébert et la sienne…

V

C'est la grande Terrasse, un soir d'août. Le Château-Frontenac étincelle à chacune de ses fenêtres, et l'on voit se profiler, en quelques-unes d'elles, la silhouette silencieuse de femmes qui paraissent enveloppées d'une auréole. Au café, près des verdures tendres, et sous un plafond verni que la lumière paillette de reflets un peu sombres, la foule des jouisseurs cause, déguste ou flâne autour des tables mignonnes: le thé fume dans les bols minces et la glace fond dans les liqueurs fines. Les habits noirs taillés des hommes du service attendent qu'on les appelle ou s'empressent. Les frêles abats-jour des bougies répandent une sensation vague de bien-être, et à regarder leurs feux roses épars, on a je ne sais quelle illusion, de bonheur. On a vidé les écrins: les perles ouvrent leurs yeux vifs dans la soie légère et dans les chevelures nouvelles. Des bouquets parfument les corsages, et les galants portent, à leur boutonnière, une fleur dont le sourire se mêle à celui de leur visage en gaîté. Il semble que tous oublient l'angoisse de vivre et, le chagrin du jour: on se laisse engourdir par le sortilège de l'heure capiteuse, ensoleiller par les éclats de rire voisins, griser par la jouissance facile et vide et, par la chanson de l'or, éblouir par la beauté jaillissant des toilettes radieuses, bercer par l'air alangui de l'orchestre invisible, soulever par le flot du peuple déroulant au loin sa masse en cadence.

La promenade est débordante. Les courants de ceux qui s'éloignent et de ceux qui reviennent se frayent un passage en des remous de chapeaux et de têtes. On a quitté les demeures où il a fait lourd jusqu'après la chute du soleil, et l'espoir de la brise a rassemblé les milliers de poitrines qui défilent. Le bruit de la populace en marche évoque tour à tour le roulement lointain de la foudre et, le mugissement des rapides encore dans la distance. Une seconde, on se représente avec effroi quelle hécatombe cela serait, si la Terrasse n'en pouvant plus, déversait la vague humaine dans la falaise profonde. Mais la joie de tous rassure: on s'amuse à la revue cinématographique des êtres en liesse. Enfin délivrées du comptoir monotone ou de la fabrique malodorante, les ouvrières ont arboré leurs nippes fraîches: leurs narines gonflées aspirent avec frénésie l'air du soir, pendant que leurs pieds inlassables vont et viennent, que leurs yeux luisent comme des escarboucles et que leurs lèvres allument les fusées de leur esprit gouailleur. Souvent, leur amoureux les escorte, et c'est alors la gamme intime des mots suaves, des oeillades en tapinois, des silences bavards, des frôlements imperceptibles dont tout l'être a conscience. Quand ils ne sont pas accouplés, jeunes gens et jeunes filles, de noblesse bourgeoise ou populaire, se font la chasse à l'amour. Il faut voir les minauderies à l'affût, les regards tendus comme des pièges, les flèches qu'on se darde et les blessures qu'on échange à la surface du coeur. C'est le tournoi de la jeunesse où les beaux garçons comptent les sourires qu'ils vainquent et les jolies filles, les chevaliers qu'elles terrassent! Oh, qu'elle est passionnante, ce soir-là, la foule épaisse, bruyante et pittoresque dont la houle fait trembler la vaste promenade! C'est la féerie presqu'affolante des minois étincelants, des frimousses piquantes et des laideurs irréparables, des Canadiennes-Françaises vives à foison, des Irlandaises savoureuses et des Anglaises aux traits classiques, des allures gracieuses et des échines pesantes, des fleurs infinies sur les chapeaux à grande envergure et des tulles qui flottent, des profils usés par l'âge et des quelques visages graves noyés dans l'insouciance et la joie des alentours, des fronts intelligente et des bouches stupides, des Américaines étalant leur faste au milieu des humbles parures, des gamins que rien ne lasse et n'arrête, des tissus clairs et des tons mal assortis, des bourgeois simples et des commis merveilleusement parés, des mains difformes et des doigts effilés, des grisettes souriant à travers les cosmétiques et des quelques anciens ménages dont la tendresse n'a pas vieilli, des pieds énormes et des talons menus, des colosses dans les airs et des nains sous terre, des bougies roses au café regorgeant de jouisseurs, des feux électriques dont la traînée rouge, verte et blanche ondule au-dessus de la longue balustrade.