—Et voilà cette logique dont les hommes ont le monopole jaloux… S'il fallait vous prendre au mot, je ne serais qu'une superficielle et une étourdie, ne vous en déplaise… Mais vous m'avez déjà louée du contraire, et vous aviez raison, Monsieur Hébert… Le Canada-Français, dont vous m'avez si puissamment révélé la légende et le drame, la grandeur et la poésie, ne s'effacera jamais de mon esprit qu'il a charmé… Je lui ai donné, toute à lui seul, une place bien chaude en mon coeur… Et quand souvent les choses merveilleuses de Québec me souriront dans la distance, me permettez-vous de ne les revoir qu'à travers le visage énergique et fort de Jules Hébert, mon professeur d'histoire canadienne, mon guide patriote et charmant, l'héritier des traditions qu'apporta l'aïeul Hébert, le premier colon canadien?…
—Souvent et longtemps? demande-t-il, profondément ému.
—Souvent et toujours… Du meilleur de moi-même, je vous promets d'avoir toujours l'oeil aux aguets sur les destinées de votre race et l'évolution de l'âme canadienne… Je ne pourrai en suivre les phases, sans les identifier avec le fils vaillant de l'une et le champion de l'autre… C'est bien pour l'âme canadienne que vous partez en guerre, n'est-ce pas, mon beau chevalier?
—Vous devinez tout, belle princesse, reprend-il, en souriant. Je serai le candidat de l'âme canadienne… Pour elle, en champ clos, je croiserai mon épée… Du meilleur de moi-même aussi, je vous suis reconnaissant de la grande amitié dont vous m'assurez la longue existence… Elle sera un trésor dans ma vie d'homme, une des forces magnétiques avec lesquelles je vaincrai la dépression mauvaise… Pendant la lutte prochaine, j'évoquerai souvent votre image: je sens qu'elle me dictera des choses magnifiques et qu'elle est déjà la victoire!…
—Oh! que je vous la souhaite, cette victoire! Elle sera l'aube d'une carrière éblouissante et féconde… Vous vous distinguerez plus tard, les journaux apporteront jusqu'à moi l'écho de votre éloquence et le magnétisme de vos oeuvres… Alors, je serai bien orgueilleuse de vous avoir connu!…
—Votre espoir exagère, mais si jamais votre prédiction se réalise à un degré plus modeste, si du moins je deviens quelqu'un, soyez assurée que le jour où ma voix sera entendue, je me rappellerai l'entretien de ce soir et l'enthousiasme nouveau qu'il a créé dans mon âme…
—Tout simplement celui de ce soir? demande-t-elle, finement.
—Vous êtes méchante… Vous savez bien que je revivrai souvent les bonnes semaines qui achèvent… Je serai heureux, si je suis digne de votre souvenir…
—Une telle admiration me touche infiniment… Je n'ai pas d'expressions pour vous en remercier… Mais il ne faut pas me faire la part trop large… Vous oubliez qu'une autre vous attend, qu'elle sera toujours près de vous pour accrocher vos lauriers à la muraille, que je dois fatalement n'être que l'amie dont l'affection lointaine ne saurait égaler la tendresse de l'épouse éperdument chérie… C'est de celle-ci que, par l'action courageuse et le rêve sain, vous allez vous rendre digne!… C'est à elle que vous prodiguerez l'hommage de votre puissance et de votre gloire!…
—Oh oui, j'ai souvent rêvé à celle qui viendrait… J'ai toujours respecté ce rêve… La seule manière d'en avoir le culte, c'est de respecter toutes les femmes… Ceux qui ne le connurent pas, disent que c'est la folie sentimentale… Sans doute, on est fou d'espérer l'irréel, mais, dites-le-moi, est-ce impossible de trouver un coeur dont le vôtre est rempli comme un vase qui déborde?…