—Mais je désirais tant vous revoir, dit-il avec passion. Je l'avoue, j'ai cru déchoir… Je n'ai réalisé ma défaillance que le jour où je me suis replongé dans l'atmosphère familial… J'aurais dû fuir les causeries intimes avec vous, dès la minute où j'appris que votre père était l'adversaire impitoyable de mes croyances… L'aurais-je pu, d'ailleurs?… Je ne songeai même pas à fuir… Vous êtes devenue si rapidement, si naturellement mon amie… Je parlai de vous, c'était fatal, et mon père eut un soupçon… Alors seulement, je compris… Mon père eut des paroles que je crus justes contre les amis du vôtre qu'il espérait ne pas être un des leurs, et cependant, je le trompai, j'éloignai la question brûlante… Sa confiance en moi est si profonde qu'il ne m'en a plus reparlé…
—Si vous lui aviez tout dit, je ne vous aurais jamais revu, n'est-ce pas? demande-t-elle, devenue très pale.
—Je le savais… Il fallait me décider tout de suite… Vous aviez été si bonne pour moi, je ne pus me résoudre au sacrifice qu'il exigerait. Vous paraissez m'en vouloir de cette trahison?…
—Vous vous trompez, les femmes ont beaucoup de peine à condamner les faiblesses que les hommes accomplissent pour elles! dit la jeune fille, avec un regard de tendresse.
—Vous ne faites que redire ce que j'ai pensé souvent moi-même… Ce fut une faiblesse… Pardonnez-moi d'être brutal: je me sentais fort, je savais que les craintes de mon père seraient vaines, que vous ne pouviez ébranler la moindre parcelle de ma foi!… Chacune des heures où vous fîtes de la traversée le souvenir le plus doux de mon voyage, me revint en une vision magique.
J'eus la certitude que cela ne recommencerait plus jamais… Je ne voulus pas vous perdre, avant d'avoir cueilli le plus possible de votre charme et de votre âme exquise…
—Oh! le vilain flatteur! je vous dois une petite malice…
—Je ne comprends pas, fit-il, étonné.
—Eh bien, oui, nous sommes quittes! J'étais le défi que vous lançait mon père à la face… Vous vous êtes cru un défi que vous pouviez me lancer impunément!… Ne vous défendez pas, je vous comprends, et je vous pardonne… Demain, vous allez vous battre, dites-vous… Vous serez élu, vous deviendrez le personnage qu'on adule, ce héros moderne qu'est le favori du peuple… Les jolies Québécoise ne le seront plus que pour vous, papillonneront autour de Jules Hébert devenu la personnalité du jour… A moi de vous braver, maintenant! Je vous défie bien de songer longtemps à la Parisienne à qui tant de beaux sourires feront mordre la poussière… Je serai le passé d'un jour qu'on daigne se rappeler, quand, parfois la pensée est, lasse de tout le reste…
—Votre badinage est plus cruel que je ne saurais vous le dire, reproche le Canadien. Mais vous n'êtes pas sincère, quand vous raillez de la sorte. Vous ne pouvez pas l'être!… Quelque chose doit vous rendre certaine que je ne vous ai pas menti, que, dès le premier jour, vous m'avez inspiré la sympathie la plus vive, que malgré moi je vous ai pardonné la libre-pensée que je réprouve chez tous les autres, qu'une fantaisie passagère ne m'aurait pas fait reculer devant la franchise que réclamait mon père… Vous parliez d'oubli: vous êtea trop femme pour ne pas savoir que je ne suis pas de ceux qui oublient des heures sacrées… Je ne vous accuse pas d'avoir une nature superficielle… Mais ce sera malgré vous; les voyages, en peuplant la mémoire d'impressions toujours nouvelles, atténuent, les souvenirs… Peut-être est-ce la Parisienne qui ne se souviendra pas longtemps du Canadien, qui n'aura été qu'un incident agréable au cours de pérégrinations sans nombre…