—Là-haut, la sentinelle, incarne l'amour du drapeau!…
—La barque file toujours et s'éloigne, dit la jeune fille, revenant au
Saint-Laurent calme.
—Ta main me grise d'amour! songe le Canadien.
Elle est si près de son coeur. Elle pend avec grâce. Il a fallu des générations pour la rendre aussi belle, aussi parfaite. Il devine l'ossature fine sous le modelé pur. La paume a des courbes charmantes. Les phalangettes minuscules doivent effeuiller les roses à ravir. Elle n'a appris que les besognes délicates, effleuré les pages des livres, écrit des choses merveilleuses, guidé les pinceaux fragiles, esquissé d'harmonieux gestes, animé les claviers subtils, exécuté des caresses nobles. Elle est, à elle seule, presque toute la femme exquise. Et pendant que Jules Hébert la contemple et sent le besoin fou de poser le baiser de son âme sur la main qui pend tout près de son coeur, la jeune fille suit la course de l'amour sur l'onde rêveuse.
—La barque s'éloigne toujours… Où va-t-elle? demande soudain
Marguerite.
—Elle vogue vers le bonheur sans fin, murmure-t-il.
—Voici qu'elle tourne! s'écrie-t-elle, avec un regret de tout son être.
—Les rames s'agitent… Elle remonte… C'est déjà fini, leur joie souveraine de tout-à-l'heure… C'est bien là notre bonheur humain: un moment, l'extase nous berce au fil du courant, puis il nous faut ramer douloureusement contre elle…
—Il y a de la joie, même à souffrir…
—Et la joie surhumaine qu'on espère toujours, qui donc nous en rassasiera, Mademoiselle?… Je vous plains de ne pas même soupçonner la vie par delà les planètes et les étoiles… Oh! que je vous souhaite le grand amour dont la rosée vous rafraîchira les tempes jusqu'à la fin de vos jours!…