—Et tu n'as rien dit!…

—Rien, je fus lâche…

—T'a-t-elle dit ce qu'était son père?…

—Gilbert Delorme, un socialiste effréné…

—Un sectaire! un de nos pires ennemis! et, tu n'as pas eu le courage de la fuir, dit-il, avec une douceur où tout son grand coeur d'apôtre vibre.

—Eh quoi! vous n'avez pas horreur de moi, vous n'avez pas de colère, pas même de reproches?…

—Tu ne songeas même pas à la fuir, comment veux-tu que j'aie des paroles vengeresses? Au moment même où elle te disait qu'elle était une jeune fille sans Dieu, tu ne l'as pas condamnée! Déjà, elle t'avait pris… Je serais un misérable de te faire de la peine, parce que je comprends… Un regard est souvent, tout, dans les choses de l'amour… Dès le premier regard, vos âmes se connurent, et s'aimèrent… Tu l'aimais depuis longtemps, cette femme, depuis le jour où tu suspendis à la muraille de ta chambre une image "délicieuse": et tu l'aimais déjà, quand elle versait le calme dans ton cerveau fatigué… Cette Française, en une minute, a emporté malgré vous deux tout ce que tu avais amassé de force d'amour… Est-elle criminelle d'être le fruit d'un amour sans Dieu?… Nul, autour de son berceau n'a fait couler peu à peu la prière dans la substance vive de son âme… Le génie des blasphémateurs a pétri le cerveau malléable… Elle est bonne, puisque tu l'aimes… J'ignore le dessein de la Providence qui l'a épargnée, qui lui a fait bouleverser ton être… Mais si tu l'as aimée, il fallait que vous vous aimiez, et tu ne fus pas lâche…

—Que vous me faites du bien, mon père! Oh oui, vous êtes un guérisseur merveilleux, je respire, je vis!… J'avais beau me flétrir, quelque chose en moi ne voulait, pas que je sois vil… Maintenant, je suis fier de l'aimer, je puis dire au ciel que je l'aime!…

—Prends garde, tu n'es pas lâche de l'aimer, tu le serais de ne pas immoler ton amour!… Tu vois l'écueil, navigue au large!… Il faut que tu sois un homme, un vaillant, un Canadien Français, quoi!… Si tu te laisses mordre au sang par l'amour sans espoir, cela pourrait devenir horrible… Il ne faut pas que la gangrène du désespoir te gruge l'âme et que tes nerfs sombrent… Tu entends, mon fila, ta race et ton pays ont besoin de ton épaule qui ne doit pas casser!… Ton coeur va connaître les affres du martyre, mais tu es l'homme pour en sortir trempé comme du fer!… Tu aimeras ta race et ton pays de tout l'amour que tu auras étranglé aux profondeurs de ton être!…

—Que vous êtes beau, quand vous parlez ainsi: En vous regardant, je me sens plus inébranlable… Non pas que j'aie faibli: pas un instant, je n'eus la pensée molle de sacrifier ma patrie et ma race au bonheur de l'individu chétif que je suis… Mais c'est bon, quand on souffre, d'avoir quelqu'un dont les larmes comprennent les vôtres, et quand on a besoin d'être invincible, d'entendre des mots dont la flamme vous soulève au-dessus de votre misère!… En vous écoutant, je sais que je serai fort, que rien ne me brisera!…