—En t'écoutant, je sais que tu seras fort, que rien ne te brisera!… Je ne veux pas t'enorgueillir, mais nous avons besoin de ton enthousiasme et de ta foi!… Le Canada, s'il veut devenir quelqu'un dans l'histoire, ne peut se passer de religion!… Sans elle, tu le sais, les foyers s'effondrent, les familles croulent, les races deviennent veules, les femmes n'ont plus l'héroïsme de l'enfantement, c'est la débâcle des jouissances… Il faut, au Canada, le respect de l'amour, les foyers saints, la natalité vigoureuse, l'entassement des moralités fécondes!… L'athéisme infailliblement mènerait au Canada sans amour, sans familles, sans enfants, sans moeurs, au Canada des jouisseurs, des mollesses et des prostituées!… Il faut opposer à l'athéisme destructeur des peuples forts une cuirasse imperméable!… L'âme canadienne sera le bouclier de bronze inflexible!… Elle sera faite d'amour, amour des races fraternelles, amour de la liberté, amour du sol, tous prenant leur source en l'amour de Dieu!… Tout autant que nous, les Canadiens-Français, les Anglais aiment le même Dieu… Va, mon fils, prêcher la croisade patriotique de Dieu contre l'invasion des sectaires malsains… On t'appellera le théoricien, le colporteur de songea creux… Mais va ta route, insensible aux sarcasmes et à l'insulte… C'est avec des théories qu'on révolutionne et qu'on réforme… Une théorie mit le paganisme en déroute… Une théorie déchaîna les croisades… Une théorie mit la France en sang… Une théorie donna la liberté britannique au monde… C'est avec une théorie qu'on chassera Dieu, petit à petit, du Canada, si les querelles nous empêchent de veiller… C'est avec une théorie qu'on fera mordre la poussière à l'athéisme, s'il essaye de s'infiltrer dans les artères de la nation canadienne… Va, mon fils, prêcher la théorie de l'âme canadienne!… Les choses même qui la retardent serviront à la rendre nécessaire, inévitable!… Ce que nous appelons le fanatisme des Orangistes et ce qu'ils appellent le fanatisme des Papistes est, en somme, un même amour des croyances du berceau, et nous retrouvons, à la base d'elles, un même Dieu que nous adorons du même amour!… Tu leur diras cela, tu leur diras qu'il faut oublier la haine pour ne songer qu'à l'amour, afin de former la sainte Ligue contre l'athéisme qui, moralement et physiquement, affaiblirait les races au moment même où elles ont besoin de force et de morale pour commencer la carrière d'un peuple immortel!… Prêche, le génie pratique anglais fera le reste…

Va, mon fils, n'aie peur de personne et de rien, fais aimer ta race par ta noblesse et ton courage, sois vainqueur à force d'éloquence et de clarté!

—Vos paroles font circuler dans mes veines je ne sais quel délire ardent!… Je suis trop faible pour la mission dont vous m'alourdissez les épaules, mais je mettrai tant, de constance et d'amour à semer la graine, que d'autres plus puissants que Jules Hébert, arroseront, le sol et la rendront féconde!…

—Avant tout, mon fils, il va te falloir lutter contre cette femme, contre le souvenir amollissant…

—Pauvre Marguerite! murmure le jeune homme, avec un abattement douloureux.

—C'est vrai, j'oubliais qu'elle t'aime aussi…

—Et qu'elle va souffrir… Ce n'est pas de la fatuité cela… Du moins, j'aurai l'action pour m'étourdir… Mais elle?… Peut-être les voyages apaiseront-ils sa douleur… Ah! pourquoi se rencontrer pour se broyer l'âme?…

—Parce que l'épreuve durcit… Ton énergie sera plus riche, aura plus de poigne!…

—Je verrai mon père tout-à-l'heure, je puis tout lui avouer maintenant… Oh! que cela me fera du bien!…

—Je te le défends! s'écrie l'abbé Lavoie, effrayé. Je t'ai excusé, moi… Coudoyer la misère humaine apprend bien des choses, élargit la vision de la pitié, multiplie le pardon… Ton père ne comprendrait pas cet amour… Il ne connut, jamais autre chose que le principe rigide… Implacable, il te condamnerait d'avoir une douceur où tout son grand coeur d'apôtre aime la fille d'un sectaire, il en aurait tant de peine… Ah non, prends bien garde, il ne faut pas qu'il sache, il te maudirait peut-être!…