—Vous ne songez pas à l'action qui vous accapare, vous étourdit, vous endort!… Je travaillerai sans relâche, je donnerai au labeur tout ce que j'ai de force morale et physique, je tuerai le chagrin dans mon être à force d'enthousiasme et de vie intense!… L'abbé Lavoie me le disait: ta race et ta patrie ont besoin de ton courage… L'individu le plus intime, s'il donne le meilleur de son sang, accomplit parfois de belles choses!… Il ne faut pas que je sois un inutile, un mou, un dormeur, un assommé!… Je lutterai, je souffrirai, je tomberai, s'il le faut, pour l'âme canadienne!… Ainsi, je vivrai, je vaincrai cette femme, je me souviendrai toujours d'elle, mais debout, sans courber, sans crouler!… Ce n'est pas de l'orgueil, c'est le besoin de vivre!… Je dois racheter la faiblesse dont je me suis rendu coupable à l'égard de mon père… Vous m'entendez bien, mère, il ne faut pas qu'il sache, il me maudirait peut-être… Un père ne comprend pas toujours ce qu'une mère pardonne…
Des pas sourds gravissent l'escalier tournant. Ils font naître et grandir un silence épouvantable entre la mère et le fils, dont les poitrines halètent et les yeux sont effarés. Le pressentiment d'une chose effroyable les envahit, les maîtrise, les fait pâlir. Philo s'éloigne, vaguement inquiet. La vieille horloge martèle des secondes terribles.
Jeanne et son père entrent. Il semble qu'ils sont étrangers l'un à l'antre. Jules et sa mère n'ont pas eu le temps de mater leur angoisse. Augustin Hébert est sombre connue un nuage de tempête, le pli des mauvais jours menace entre les sourcils froncés, les veux repliés sur eux-mêmes se détournent, les lèvres s'écrasent l'une sur l'autre. Jeanne à qui son père n'a pas répondu, quand elle a essayé de lui parler tout le long du chemin, depuis l'église à la maison ancienne, est frémissante de peur. Soudain, le regard d'Augustin foudroie Jules trenblant qui devine.
—Je te défends de revoir cette Française, dit-il, avec une colère comprimée jusqu'à l'extrême.
Les deux femmes, pétrifiées, glacées d'effroi, s'enlacent pour avoir le courage d'entendre. Jules va combattre.
—Mais pourquoi, balbutie le jeune homme, un peu machinalement, qui se prépare à la lutte.
—Tu oses me demander pourquoi, s'écrie Augustin, presque violent.
—Mais, mon père…
—Hier encore, tu as passé toute la soirée avec la jeune fille, sur la
Terrasse… Vous vous êtes promenés, puis, vous êtes allés au café…
Nie-le, maintenant!…
—C'est vrai, mon père…