—Eh bien, vous aviez trop de confiance en moi, vous tous, j'aime la fille d'un athée, j'adore une femme sans Dieu…
—Ah! mon fils, qu'as-tu fait? s'écrie la mère, avec un cri d'effroi.
—Vous me jugez bien misérable, n'est-ce pas? J'aurais dû tout vous dire, ma conscience depuis lors m'en a souvent fait le reproche amer, mais il faut avoir pitié… Vous êtes femme, vous savez comment cela vient, l'amour… C'était le soir, au premier dîner que nous prîmes à bord… J'avais devancé, à table, ceux que la destinée m'avait choisis comme voisins du passage… Voici qu'une robe de soie murmure tout près de moi… Je regardai la femme assise à ma gauche, et je ne sais quelle émotion violente me gonfla le coeur Devant moi, adorablement souriante, j'avais l'image de Greuze…
—Je comprends tout, interrompit, Madame Hébert, dont un sourire illumina le beau visage. Ton idéal prenait vie, tu aimas en elle ton grand espoir de jeunesse… Tout de suite, elle devint reine de ton âme…
—Oh! que vous dites bien cela, mère!…
—A table, il faut causer malgré soi… Vous fûtes ravis, l'un de l'autre, d'être Français… Bientôt, la chose devint grisante, irrémédiable, enchanteresse… Tu chancelas, tu perdis l'équilibre, tu ne vis plus rien… Elle te prit si bien que, la minute où tu n'ignoras plus qu'elle niait ton Dieu, cela te parut presque naturel de lui pardonner la chose… Elle te ligota si bien que tu n'as plus bougé… Les battements de ton coeur furent les courroies dont elle se servit… Oui, mon fils, tu es devenu prisonnier, sans le savoir… Le jour où tu sentis les fers au poignet, il était trop tard, tu étais enfermé à double tour, et la muraille de la prison était si épaisse que tu n'as pas entendu la voix de ton père qui venait au secours et qui t'aurait délivré peut-être…
—Je lui avais promis de la revoir… Il me l'aurait interdite, je le savais bien… Pauvre père, je l'ai trahi, et, quelques instants plus tard, il me cédait les honneurs qu'on venait de lui offrir… Alors, je sentis l'étreinte du remords, je faillis lui crier ma honte… Mais l'amour est une chose qui rend lâche…
—Non, mon fils, tu te frappes avec trop de rigueur… L'amour est venu sans t'avertir, comme un voleur… Il a trouvé ton coeur grand ouvert, il s'y est creusé un nid large et profond… Le jour où tu l'as senti à la besogne en toi-même, tu t'es battu contre lui, j'en suis certaine, tu l'as sommé de ne pas aller plus loin, et ce fut là ta noblesse… L'amour qui n'avance pas recule, tu le sais… Mais avant de céder la place, il se venge, il te mord, il te piétine, il te laboure… Ne l'oublie pas, tu es vainqueur, et c'est là ta beauté!… Ce fut une faiblesse d'écarter le soupçon de ton père, mais, sans elle, ce n'aurait pas été l'amour, et tu aurais vaincu sans gloire…
—L'indulgence des mères a toujours le mot qui sauve… Si j'ai trahi mon père, c'est qu'un sentiment plus fort que ma volonté d'alors me tyrannisait… Maintenant, elle est inattaquable, elle défie l'amour, elle en est maîtresse, elle lui a mis le talon sur la gorge!… C'est affreux, tout de même, ils ne mentirent donc pas, ceux qui me disaient, qne l'amour sans espérance déchire et torture!… Oh! qu'ils sont heureux, ceux qui, ne l'ayant jamais connu, raillent éternellement l'amour!…
—Courage, mon fils, ne sommes-nous pas là?… Nous te guérirons à force de tendresse… Fidèle à ta race, à ses traditions, c'est à nous que tu l'es. En nous aimant davantage encore, tu oublieras la chose douloureuse… Je te promets d'être meilleure que je ne le fus jamais, je te comblerai d'amour, je m'ingénierai à faire l'amertume plus douce, à répandre le calme en ton âme, à te donner l'illusion du bonheur… Tu guériras, mon fils, elle deviendra le souvenir tendre et lointain, la blessure que le temps cicatrise en l'entourant d'une auréole…